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Anthologie complémentaire
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Anthologie complémentaire




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Sommaire

Kant, La métaphysique : science de la raison (⇨)

Lucrèce, Chaque être contient en lui-même le principe de son mouvement (⇨)

Alain, Le fait existe dans un contexte scientifique qui lui donne un sens (⇨)

Malebranche, Le vraisemblable peut servir de guide à la science (⇨)

Maïmonide, Le critère de la clarté n'est pas nécessaire à toutes les sciences (⇨)

Bergson, La science dénature le temps quand elle cherche à le décrire (⇨)

Cournot, Des différents types d'abstraction (⇨)

Beauvoir, Chaque science s’appuie sur des mots qui ont une valeur (⇨)

Comte, Les différents stades de la pensée (⇨)

Chalmers, L'un des problèmes de l'induction est le nombre d'observations (⇨)

Broglie, Déduction et induction (⇨)

Bacon, Orgueil et préjugés (⇨)

Monod, La connaissance est la seule finalité de la science (⇨)

Russell, Technique et science (⇨)

Planck, Une science et non plusieurs (⇨)


Kant
La métaphysique : science de la raison
◉ ◉ ◉

Dans la Critique de la raison pure, Kant redéfinit la métaphysique. C’est, selon lui, la plus ancienne des sciences. Elle ne s’appuie pas sur l’expérience, à la différence des autres sciences, c’est pourquoi son outil n’est pas l’entendement – qui peut connaître – mais la raison – qui peut penser. Elle se propose d’affronter les problèmes que sont « Dieu, la liberté, et l’immortalité ».

 Aussi la métaphysique a‑t‑elle ce rare bonheur, qui ne saurait être le partage d'aucune autre science rationnelle ayant affaire à des objets (car la logique ne s'occupe que de la forme de la pensée en général), qu'une fois placée par la critique dans le sûr chemin de la science, elle peut embrasser complètement tout le champ des connaissances qui rentrent dans son domaine, achever ainsi son œuvre, et la transmettre à la postérité comme une possession qui ne peut plus être augmentée, puisqu'il ne s'agit que de déterminer les principes et les limites de son usage et que c'est elle-même qui les détermine. [...]

III - La philosophie a besoin d'une science qui détermine a priori la possibilité, les principes et l'étendue de toutes nos connaissances.

 Une chose plus importante encore à remarquer que tout ce qui précède, c'est que certaines connaissances sortent du champ de toutes les expériences possibles, et, au moyen de concepts auxquels nul objet correspondant ne peut être donné dans l'expérience, semblent étendre le cercle de nos jugements au‑delà des limites de ce champ. C'est justement dans cet ordre de connaissances, qui dépasse le monde sensible et où l'expérience ne peut ni conduire ni rectifier notre jugement, que notre raison porte ses investigations. Et nous les regardons comme bien supérieures, par leur importance et par la sublimité de leur but, à tout ce que l'entendement peut nous apprendre dans le champ des phénomènes aussi, au risque de nous tromper, tentons‑nous tout plutôt que de renoncer à d'aussi importantes recherches, soit par crainte de notre insuffisance, soit par dédain ou par indifférence. Ces problèmes inévitables de la raison pure sont Dieu, la liberté et l'immortalité. On appelle métaphysique la science dont le but dernier est la solution de ces problèmes, et dont toutes les dispositions sont uniquement dirigées vers cette fin. Sa méthode est d'abord dogmatique, c'est‑à‑dire qu'elle entreprend avec confiance l'exécution de cette œuvre, sans avoir préalablement examiné si une telle entreprise est ou n'est pas au-dessus des forces de la raison.

Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, 1781, trad. J. Barni.

Lucrèce
Chaque être contient en lui-même le principe de son mouvement
◉ ◉ ◉

Lucrèce est partisan de l’atomisme : il considère que les corps se composent d’atomes éternels. La mort n’est donc pas un anéantissement, mais un état transitoire de recomposition des atomes. Ce texte nous présente un discours scientifique sous une forme surprenante : De la nature des choses est rédigé en vers.

Si tout naissait de rien, que pourraient les saisons
Contre l’explosion soudaine des naissances ?
Il n’existerait plus ni germes ni substances
Dont la loi du milieu pût régler le concours ;
Le hasard du temps même annulerait le cours.
Tout grandirait d’un coup ; et la première enfance,
Atteindrait brusquement la pleine adolescence ;
Et l’arbre jaillirait de toute sa hauteur.
Mais c’est ce qui n’est pas ; tout croît avec lenteur,
Fidèle en sa croissance aux vertus de son germe :
Il est donc évident que chaque être renferme
Ses principes, son fond propre et substantiel.
Et puis, sans le retour certain des eaux du ciel,
La terre ne saurait féconder ses richesses.
Comment pourraient alors se fonder les espèces,
Si, faute d’aliments, les vivants étaient morts ?

Lucrèce, De la nature des choses, Ier s. av. J.-C, trad. A. Lefèvre.

Alain
Le fait existe dans un contexte scientifique qui lui donne un sens
 ◉ ◉

Nos connaissances ne partent pas des faits : ceux‑ci supposent un ensemble de connaissances. Pour comprendre un fait, il faut d’abord posséder les connaissances permettant d’acquérir cette compréhension.

 Le fait, c’est l’objet même, constitué par science et déterminé par les idées, et en un sens par toutes les idées. Il faut être bien savant pour saisir un fait.

 C’est un fait que la terre tourne ; et il est clair que pour saisir ce fait, il faut ramasser et joindre, selon des rapports élaborés, beaucoup d’autres faits, qui enferment aussi des conditions du même genre. D’abord que les étoiles tournent d’orient en occident, et tous les corps célestes aussi, comme autour d’un axe immobile.

 Aussi que les étoiles sont merveilleusement loin et de grande masse. Aussi que certaines planètes tournent sur elles‑mêmes, comme on peut voir. Aussi que les retards de la lune, du soleil et des planètes, s’expliquent si l’on pose que la terre est une des planètes, et la lune, son satellite. Aussi que la pesanteur augmente si l’on va de l’équateur au pôle ; et cela suppose des idées mécaniques et physiques encore, et la mesure par le pendule.

Alain, Les passions et la sagesse, © Éditions Gallimard, 1960.

Malebranche
Le vraisemblable peut servir de guide à la science
◉ ◉ ◉

Il existe deux types de vérités : les vérités nécessaires et celles qui sont contingentes. Les sciences qui s’appuient sur des vérités contingentes et les sciences pratiques peuvent se contenter de la « vraisemblance », parce qu’on ne peut pas attendre le vrai pour agir. Il est même fréquent qu’une association de vraisemblances permette d’établir une démonstration.

 On ne laisse pas de tomber d’accord qu’il y a encore des vérités outre celles de la foi, dont on aurait tort de demander des démonstrations incontestables, comme sont celles qui regardent des faits d’histoire, et d’autres choses qui dépendent de la volonté des hommes. Car il y a deux sortes de vérités, les unes sont nécessaires et les autres contingentes. J’appelle vérités nécessaires celles qui sont immuables par leur nature et celles qui ont été arrêtées par la volonté de Dieu, laquelle n’est point sujette aux changements. Toutes les autres sont des vérités contingentes. Les mathématiques, la métaphysique, et même une grande partie de la physique et de la morale contiennent des vérités nécessaires. L’histoire, la grammaire, le droit particulier ou les coutumes, et plusieurs autres qui dépendent de la volonté changeante des hommes, ne contiennent que des vérités contingentes. On demande donc qu’on observe exactement la règle que l’on vient d’établir dans la recherche des vérités nécessaires, dont la connaissance peut être appelée science, et l’on doit se contenter de la plus grande vraisemblance dans l’histoire qui comprend les choses contingentes. Car on peut généralement appeler du nom d’histoire la connaissance des langues, des coutumes et même celles des différentes opinions des philosophes, quand on ne les a apprises que par mémoire et sans en avoir eu d’évidence ni de certitude.

 La seconde chose qu’il faut remarquer, est que dans la morale, la politique, la médecine et dans toutes les sciences qui sont de pratique, on est obligé de se contenter de la vraisemblance, non pour toujours, mais pour un temps ; non parce qu’elle satisfait l’esprit, mais parce que le besoin presse, et que si l’on attendait pour agir qu’on se fit entièrement assuré du succès, souvent l’occasion se perdrait. Mais quoiqu’il arrive qu’il faille agir, l’on doit en agissant douter du succès des choses que l’on exécute, et il faut tâcher de faire de tels progrès dans ces sciences, qu’on puisse dans les occasions agir avec plus de certitude ; car ce devrait être là la fin ordinaire de l’étude et de l’emploi de tous les hommes qui font usage de leur esprit.

 La troisième chose enfin, c’est qu’il ne faut pas mépriser absolument les vraisemblances, parce qu’il arrive ordinairement que plusieurs, jointes ensemble, ont autant de force pour convaincre que des démonstrations très évidentes. Il s’en trouve une infinité d’exemples dans la physique et dans la morale, de sorte qu’il est souvent à propos d’en amasser un nombre suffisant sur les matières qu’on ne peut démontrer autrement, afin de pouvoir trouver la vérité qu’il serait impossible de découvrir d’une autre manière.

Nicolas Malebranche, La Recherche de la vérité, 1674.

Maïmonide
Le critère de la clarté n'est pas nécessaire à toutes les sciences
◉ ◉ ◉

Dans cet extrait, Maïmonide présente une conception de la science par intuition. Le savant, en matière de métaphysique comme de théologie, n’est pas soumis aux mêmes impératifs dans l’exposition de sa pensée que ne l’est, par exemple, le mathématicien. Son enseignement peut prendre la même forme que la révélation qui lui a été faite. Il peut, par exemple, faire l’usage d’allégories.

 Il faut savoir que, lorsqu’un des hommes parfaits désire, selon le degré de sa perfection, se prononcer, soit verbalement, ou par écrit, sur quelque chose qu’il a compris en fait de ces mystères, il ne lui est pas possible d’exposer même ce qu’il en a saisi avec une clarté parfaite et par ordre, comme il le ferait pour les autres sciences dont l’enseignement est répandu. Au contraire, il lui arrivera pour l’enseignement des autres ce qui lui est arrivé dans ses propres études ; je veux dire que la chose apparaîtra et se fera entrevoir, et qu’ensuite elle se dérobera ; car on dirait que telle est la nature de cette chose, qu’il s’agisse de beaucoup ou de peu. C’est pourquoi tous les savants métaphysiciens et théologiens, amis de la vérité, quand ils voulaient enseigner quelque chose de ce genre, n’en parlaient que par des allégories et des énigmes, et, multipliant les allégories, ils en employaient de différentes espèces et même de différents genres ; ils en formaient la plupart de manière à faire comprendre le sujet qu’on avait en vue, ou au commencement de l’allégorie, ou au milieu, ou à la fin, à moins qu’on ne pût trouver une image qui s’appliquât à la chose en question depuis le commencement jusqu’à la fin. […] Enfin quand quelqu’un voulait enseigner sans l’emploi d’allégories et d’énigmes, il y avait dans ses paroles une obscurité et une brièveté qui tenaient lieu de l’emploi des allégories et des énigmes. On dirait que les savants et les docteurs sont guidés sous ce rapport par la volonté divine…

Maïmonide, Guide des égarés, IIe s. apr. J.-C., trad. S. Munk.

Bergson
La science dénature le temps quand elle cherche à le décrire
◉ ◉ ◉

La science s’appuie sur le temps et le mouvement, mais ne parvient pas à les définir. En effet, on ne mesure que le début et la fin d’un intervalle de temps et de mouvement, mais les instants où se font la mesure ne sont pas de la durée (du temps) ou du mouvement, puisqu’ils se situent au début et à la fin de ceux‑ci.

 Or, précisément pour cette raison, la science n’opère sur le temps et le mouvement qu’à la condition d’en éliminer d’abord l’élément essentiel et qualitatif — du temps la durée, et du mouvement la mobilité. C’est de quoi l’on se convaincrait sans peine en examinant le rôle des considérations de temps, de mouvement et de vitesse en astronomie et en mécanique. Les traités de mécanique ont soin d’annoncer qu’ils ne définiront pas la durée elle-même, mais l’égalité de deux durées : « Deux intervalles de temps sont égaux, disent‑ils, lorsque deux corps identiques, placés dans des circonstances identiques au commencement de chacun de ces intervalles, et soumis aux mêmes actions et influences de toute espèce, auront parcouru le même espace à la fin de ces intervalles. » En d’autres termes, nous noterons l’instant précis où le mouvement commence, c’est‑à‑dire la simultanéité d’un changement extérieur avec un de nos états psychiques ; nous noterons le moment où le mouvement finit, c’est‑à‑dire une simultanéité encore ; enfin nous mesurerons l’espace parcouru, la seule chose qui soit en effet mesurable. Il n’est donc pas question ici de durée, mais seulement d’espace et de simultanéités. Annoncer qu’un phénomène se produira au bout d’un temps t, c’est dire que la conscience notera d’ici là un nombre t de simultanéités d’un certain genre. Et il ne faudrait pas que les termes « d’ici là » nous fissent illusion, car l’intervalle de durée n’existe que pour nous, et à cause de la pénétration mutuelle de nos états de conscience. En dehors de nous, on ne trouverait que de l’espace, et par conséquent des simultanéités, dont on ne peut même pas dire qu’elles soient objectivement successives, puisque toute succession se pense par la comparaison du présent au passé. — Ce qui prouve bien que l’intervalle de durée lui‑même ne compte pas au point de vue de la science, c’est que, si tous les mouvements de l’univers se produisaient deux ou trois fois plus vite, il n’y aurait rien à modifier ni à nos formules, ni aux nombres que nous y faisons entrer. La conscience aurait une impression indéfinissable et en quelque sorte qualitative de ce changement, mais il n’y paraîtrait pas en dehors d’elle, puisque le même nombre de simultanéités se produirait encore dans l’espace.

Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889.

Cournot
Des différents types d'abstraction
◉ ◉ ◉

Cournot distingue l’abstraction dans son sens courant — isoler les « propriétés » d’une chose pour faciliter leur étude — et l’abstraction qui permet de distinguer, en pensée, ce qui est confus dans l’expérience. Ce deuxième type d’abstraction est un procédé courant dans la démarche scientifique.

 Remarquons d’abord qu’on se ferait de l’abstraction une notion fausse, ou tout au moins très incomplète, si l’on n’y voyait qu’un procédé de l’esprit qui isole les propriétés d’un objet pour les étudier à part et arriver ainsi plus aisément à la connaissance de l’objet. Ceci est l’abstraction, telle qu’on l’entend dans la logique vulgaire ; et en ce sens les idées abstraites, les sciences abstraites seraient des produits purement artificiels de l’entendement, ce qui n’est vrai que de certaines idées et de certaines sciences abstraites. Mais il y a une autre abstraction (celle‑là même qui nous a donné, pures de toute image sensible, les idées de l’étendue et de la durée, de l’espace et du temps), abstraction en vertu de laquelle nous distinguons par la pensée des éléments indépendants les uns des autres, quoique la sensation les confonde. Il y a des idées abstraites qui correspondent à des faits généraux, à des lois supérieures auxquelles sont subordonnées toutes les propriétés particulières par lesquelles les objets extérieurs nous deviennent sensibles : et les sciences qui ont pour objet de telles idées, qui embrassent le système de telles lois et de tels rapports, ne doivent point passer pour des sciences de création artificielle, conventionnelle et arbitraire. Pour prendre un exemple propre à faire sentir la distinction que nous voulons établir, considérons un corps solide, en mouvement dans l’espace. On peut prendre à volonté un point de la masse et considérer le mouvement du corps comme le résultat de la combinaison de deux autres mouvements ; l’un par lequel tous les points de la masse se mouvraient d’un mouvement commun, le même que celui du point en question ; l’autre par lequel le corps solide tournerait d’une certaine manière autour de ce même point auquel on attribuerait alors une fixité idéale. La décomposition du mouvement réel du corps en ces deux mouvements fictifs, l’un de translation, commun à tous les points de la masse, l’autre de rotation, relatif à l’un des points de cette masse, s’effectuera d’une infinité de manières différentes, suivant qu’on aura choisi arbitrairement tel ou tel point de la masse pour centre du mouvement relatif. [...] En conséquence, l’abstraction qui distingue ou qui isole ces deux mouvements cesse alors d’être une abstraction artificielle ou purement logique : elle a son fondement, sa raison dans la nature du phénomène, et nous en donne la conception ou la représentation véritable.

Antoine-Augustin Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique, 1851.

Beauvoir
Chaque science s’appuie sur des mots qui ont une valeur
◉ ◉ ◉

Dans Le Deuxième sexe, Simone de Beauvoir montre en quoi la femme a été construite comme l’Autre de l’homme. Ce mythe a participé à l’établissement de la domination masculine. Différentes sciences ont pu servir de prétexte à la soumission des femmes, notamment la biologie et la psychanalyse, sur lesquelles Simone de Beauvoir revient dans ce premier chapitre. Une science doit rendre explicites les principes sur lesquels elle se fonde, pour que les valeurs qu’elle suppose soient prises en compte dans l’analyse des théories que cette science produit.

 Mais sans doute est‑il impossible de traiter aucun problème humain sans parti pris : la manière même de poser les questions, les perspectives adoptées supposent des hiérarchies d’intérêts ; toute qualité enveloppe des valeurs ; il n’est pas de description soi‑disant objective qui ne s’enlève sur un arrière‑plan éthique. Au lieu de chercher à dissimuler les principes que plus ou moins explicitement on sous‑entend, mieux vaut d’abord les poser ; ainsi on ne se trouve pas obligé de préciser à chaque page quel sens on donne aux mots : supérieur, inférieur, meilleur, pire, progrès, régression, etc. Si nous passons en revue quelques‑uns des ouvrages consacrés à la femme, nous voyons qu’un des points de vue le plus souvent adopté c’est celui du bien public, de l’intérêt général : en vérité chacun entend par là l’intérêt de la société telle qu’il souhaite la maintenir ou l’établir. Nous estimons quant à nous qu’il n’y a d’autre bien public que celui qui assure le bien privé des citoyens ; c’est du point de vue des chances concrètes données aux individus que nous jugeons les institutions. Mais nous ne confondons pas non plus l’idée d’intérêt privé avec celle de bonheur : c’est là un autre point de vue qu’on rencontre fréquemment ; les femmes de harem ne sont-elles pas plus heureuses qu’une électrice ? La ménagère n’est‑elle pas plus heureuse que l’ouvrière ? On ne sait trop ce que le mot bonheur signifie et encore moins quelles valeurs authentiques il recouvre ; il n’y a aucune possibilité de mesurer le bonheur d’autrui et il est toujours facile de déclarer heureuse la situation qu’on veut lui imposer : ceux qu’on condamne à la stagnation en particulier, on les déclare heureux sous prétexte que le bonheur est immobilité. C’est donc une notion à laquelle nous ne nous référerons pas. […]

 La femme ? C’est bien simple, disent les amateurs de formules simples : elle est une matrice, un ovaire ; elle est une femelle : ce mot suffit à la définir. Dans la bouche de l’homme, l’épithète « femelle » sonne comme une insulte ; pourtant il n’a pas honte de son animalité, il est fier au contraire si l’on dit de lui : « C’est un mâle ! » Le terme « femelle » est péjoratif non parce qu’il enracine la femme dans la nature, mais parce qu’il la confine dans son sexe ; et si ce sexe paraît à l’homme méprisable et ennemi même chez les bêtes innocentes, c’est évidemment à cause de l’inquiète hostilité que suscite en lui la femme ; cependant il veut trouver dans la biologie une justification de ce sentiment. Le mot femelle fait lever chez lui une sarabande d’images : un énorme ovule rond happe et châtre le spermatozoïde agile ; monstrueuse et gavée la reine des termites règne sur les mâles asservis ; la mante religieuse, l’araignée repues d’amour broient leur partenaire et le dévorent ; la chienne en rut court les ruelles, traînant après elle un sillage d’odeurs perverses ; la guenon s’exhibe impudemment et se dérobe avec une hypocrite coquetterie ; et les fauves les plus superbes, la tigresse, la lionne, la panthère se couchent servilement sous l’impériale étreinte du mâle. Inerte, impatiente, rusée, stupide, insensible, lubrique, féroce, humiliée, l’homme projette dans la femme toutes les femelles à la fois.

 Et le fait est qu’elle est une femelle. Mais si l’on veut cesser de penser par lieux communs, deux questions aussitôt se posent : que représente dans le règne animal la femme ? Et quelle espèce singulière de femelle se réalise dans la femme ?

Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, © Éditions Gallimard, 1949.

Comte
Les différents stades de la pensée
◉ ◉ ◉

Dans cette leçon du Cours de philosophie positive, Auguste Comte décrit les trois états de la pensée, et justifie le parti pris positiviste de ne pas chercher à expliquer les « causes génératrices » des phénomènes, mais seulement les « circonstances de leur production ».

 En d’autres termes, l’esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher dont le caractère est essentiellement différent et même radicalement opposé — d’abord la méthode théologique, ensuite la méthode métaphysique et enfin la méthode positive. De là, trois sortes de philosophies, ou de systèmes généraux de conceptions sur l’ensemble des phénomènes, qui s’excluent mutuellement : la première est le point de départ nécessaire de l’intelligence humaine ; la troisième, son état fixe et définitif ; la seconde est uniquement destinée à servir de transition.
  • Dans l’état théologique, l’esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l’intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l’univers.
  • Dans l’état métaphysique, qui n’est au fond qu’une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d’engendrer par elles‑mêmes tous les phénomènes observés, dont l’explication consiste alors à assigner pour chacun l’entité correspondante.
  • Enfin, dans l’état positif, l’esprit humain reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est‑à‑dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L’explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n’est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès de la science tendent de plus en plus à diminuer le nombre. […]

 La perfection du système positif, vers laquelle il tend sans cesse, quoiqu’il soit très probable qu’il ne doive jamais l’atteindre, serait de pouvoir se représenter tous les divers phénomènes observables comme des cas particuliers d’un seul fait général, tel que celui de la gravitation, par exemple. […]

 Nous voyons, par ce qui précède, que le caractère fondamental de la philosophie positive est de regarder tous les phénomènes comme assujettis à des lois naturelles invariables, dont la découverte précise et la réduction au moindre nombre possible sont le but de tous nos efforts, en considérant comme absolument inaccessible et vide de sens pour nous la recherche de ce qu’on appelle les causes, soit premières, soit finales. Il est inutile d’insister beaucoup sur un principe devenu maintenant aussi familier à tous ceux qui ont fait une étude un peu approfondie des sciences d’observation. Chacun sait, en effet, que, dans nos explications positives, même les plus parfaites, nous n’avons nullement la prétention d’exposer les causes génératrices des phénomènes puisque nous ne ferions jamais alors que reculer la difficulté, mais seulement d’analyser avec exactitude les circonstances de leur production, et de les rattacher les unes aux autres par des relations normales de succession et de similitude. Ainsi, pour en citer l’exemple le plus admirable, nous disons que les phénomènes généraux de l’univers sont expliqués, autant qu’ils puissent l’être, par la loi de la gravitation newtonienne, parce que, d’un côté, cette belle théorie nous montre toute l’immense variété des faits astronomiques, comme n’étant qu’un seul et même fait envisage sous divers points de vue : la tendance constante de toutes les molécules les unes vers les autres en raison directe de leurs masses, et en raison inverse des carrés de leurs distances ; tandis que, d’un autre côté, ce fait général nous est présenté comme une simple extension d’un phénomène qui nous est éminemment familier, et que, par cela seul, nous regardons comme parfaitement connu, la pesanteur des corps à la surface de la terre. Quant à déterminer ce que sont en elles‑mêmes cette attraction et cette pesanteur, quelles en sont les causes, ce sont des questions que nous regardons tous comme insolubles, qui ne sont plus du domaine de la philosophie positive, et que nous abandonnons avec raison à l’imagination des théologiens, ou aux subtilités des métaphysiciens. La preuve manifeste de l’impossibilité d’obtenir de telles solutions, c’est que, toutes les fois qu’on a cherché à dire à ce sujet quelque chose de vraiment rationnel, les plus grands esprits n’ont pu que définir ces deux principes l’un par l’autre, en disant, pour l’attraction, qu’elle n’est autre chose qu’une pesanteur, universelle, et ensuite, pour la pesanteur qu’elle consiste simplement dans l’attraction terrestre. De telles explications, qui font sourire quand on prétend à connaître la nature intime des choses et le mode de génération des phénomènes, sont cependant tout ce que nous pouvons obtenir de plus satisfaisant, en nous montrant comme identiques deux ordres de phénomènes qui ont été si longtemps regardés comme n’ayant aucun rapport entre eux.

Auguste Comte, Cours de philosophie positive, 1830.

Chalmers
L'un des problèmes de l'induction est le nombre d'observations
 ◉ ◉

On considère souvent que la répétition de l’observation est un gage de fiabilité, surtout si les observations sont réalisées dans des circonstances différentes. Pourtant, Chalmers montre la faiblesse de ce raisonnement par induction.

 Combien d’observations faut‑il accumuler pour en obtenir un grand nombre ? Doit‑on chauffer une barre métallique dix fois, cent fois… avant de pouvoir conclure qu’elle se dilate toujours quand la chauffe ? Quelle que soit la réponse à cette question, on peut citer des exemples qui jettent le doute sur cette nécessité invariable d’un grand nombre d’observations. L’un d’eux est la forte opposition publique aux armements nucléaires qui se développa en réaction au langage de la première bombe atomique sur Hiroshima à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle était fondée sur la compréhension que les bombes atomiques provoquent la mort et la destruction à grande échelle et font endurer d’horribles souffrances à l’humanité. Et pourtant cette croyance largement répandue n’était basée que sur une seule observation dramatique. De la même façon, ce serait faire preuve d’un inductivisme de mauvais aloi que de plonger sa main plusieurs fois dans le feu avant de conclure que le feu brûle. Dans des cas de ce genre, l’exigence d’un grand nombre d’observations paraît inappropriée. Dans d’autres situations, elle paraît plus plausible. Par exemple, c’est à juste titre que nous serions réticents à créditer une diseuse de bonne aventure de pouvoirs surnaturels en nous fondant sur une seule prédiction correcte. Pas plus qu’il ne saurait être justifié de conclure à quelque lien de causalité entre le fait de fumer et le cancer du poumon sur le fait qu’un seul gros fumeur a contracté la maladie. Ces exemples me semblent montrer clairement que, si l’on devait faire reposer nos raisonnements scientifiques sur le principe de l’induction, alors on ne pourrait qu’émettre les plus grandes réserves sur la clause du « grand nombre ».

 L’exigence que les observations soient faites dans une grande variété de circonstances menace encore le point de vue inductiviste naïf, dès qu’on l’examine avec soin. Quels critères doit‑on considérer comme des variables significatives dans ces circonstances ? Quand on cherche le point d’ébullition de l’eau, par exemple, est‑il nécessaire de faire varier la pression, le degré de pureté de l’eau, la méthode de chauffage et l’heure du jour ? Oui pour les deux premières suggestions, non pour les deux dernières. Mais sur quoi se fondent ces réponses ? La question est importante car la liste des variables peut être étendue indéfiniment : la couleur du récipient, l’identité de l’expérimentateur, la situation géographique, etc. Tant que l’on n’élimine pas de telles variations « superflues », le nombre d’observations nécessaires pour rendre légitime une inférence inductive peut être infiniment grand. Quels sont donc les fondements sur lesquels on juge superflues un grand nombre de variations ? J’affirme que la réponse est suffisamment claire. Les variations significatives se distinguent des variations superflues lorsque nous recourons à notre connaissance théorique de la situation et des types de mécanismes physiques qui y opèrent. Mais l’admettre revient à admettre que la théorie joue un rôle crucial préalablement à l’observation. L’inductiviste naïf ne peut se résoudre à admettre une telle affirmation.

Alan F. Chalmers, Qu’est-ce que la science, 1976, Éditions La Découverte, 1987.

Broglie
Déduction et induction
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L’auteur, physicien mais aussi mathématicien, expose dans ce texte l’essentielle différence entre le raisonnement inductif et le raisonnement déductif. Pourtant, il ne s’agit pas de choisir entre l’un et l’autre mais de comprendre leur essentielle complémentarité.

 Ceux qui réfléchissent aux procédés que l’homme emploie pour construire les théories scientifiques et parvenir ainsi à comprendre les phénomènes naturels et à en faire la synthèse ont depuis longtemps remarqué que notre esprit suit dans cette recherche deux voies différentes et presque opposées. On les a nommées le raisonnement déductif et le raisonnement inductif. Le raisonnement déductif part de conceptions et de postulats admis a priori et il cherche à en tirer, à l’aide des règles de la logique telles qu’elles s’imposent à notre esprit, des conséquences qu’ensuite on pourra comparer avec les faits. Le langage mathématique offre à la déduction l’instrument précis dont elle a besoin pour passer, avec le plus de sécurité possible, des prémisses aux conclusions. Raisonnant d’abord sur des formules abstraites où les grandeurs physiques sont représentées par des symboles, le savant qui emploie le raisonnement déductif dévide ses équations suivant les règles de la logique et aboutit aux relations finales qu’il veut vérifier. Il doit alors remplacer les symboles par des chiffres pour obtenir des formules numériques comparables avec l’expérience : le raisonnement cède la place au calcul. Tel est le schéma du raisonnement déductif tel qu’il est usité dans toutes les sciences qui sont assez précises, assez avancées pour permettre l’application des formalismes mathématiques. Par sa clarté et sa rigueur, le raisonnement déductif apparaît au premier abord comme l’instrument essentiel du progrès scientifique : nous dirons plus loin pourquoi cela est moins vrai qu’on ne pourrait le croire. Le raisonnement inductif est beaucoup moins facile à définir et à analyser. S’appuyant sur l’analogie, sur l’intuition, faisant appel à l’esprit de finesse plus qu’à l’esprit de géométrie, il cherche à deviner ce qui n’est pas encore connu de façon à établir de nouveaux principes qui pourront servir de base à de nouvelles déductions. On voit combien le raisonnement inductif est plus hardi et plus périlleux que le raisonnement déductif : la déduction, c’est la sécurité, du moins en apparence ; l’induction, c’est le risque. Mais le risque est la condition nécessaire de toutes les grandes prouesses et c’est pourquoi l’induction, parce qu’elle cherche à s’écarter des routes déjà tracées, parce qu’elle tente intrépidement d’élargir les cadres déjà existants de la pensée, est la véritable source des grands progrès scientifiques. Ce qui fait la force de la déduction rigoureuse, c’est qu’elle peut aller droit devant elle avec une sécurité et une précision presque absolues ; mais ce qui fait sa faiblesse, c’est que, partant d’un ensemble de postulats considérés comme certains, elle ne peut en tirer que ce qu’ils contenaient déjà. Dans une science achevée où les principes de base seraient complets et définitifs, la déduction serait la seule méthode acceptable. Mais dans une science incomplète qui se fait et qui progresse, comme l’est nécessairement la science humaine, la déduction ne peut fournir que des vérifications ou des applications, importantes certes très souvent, mais qui n’ouvrent pas de chapitres vraiment nouveaux. Les grandes découvertes, les bonds en avant de la pensée scientifique se font par l’induction, méthode aventureuse, mais seule vraiment créatrice. C’est toujours par des modifications apportées aux conceptions et aux postulats qui avaient précédemment servi de bases aux raisonnements déductifs que se sont ouvertes toutes les ères nouvelles de la science. Naturellement, il ne faut pas en conclure que la rigueur du raisonnement déductif n’a pas de valeur : c’est elle seule, en effet, qui empêche l’imagination de s’égarer, qui permet, quand de nouveaux points de départ ont été découverts par l’intuition, d’en prévoir les conséquences et d’en confronter les conclusions avec les faits. La déduction peut seule donner aux théories scientifiques la précision et la rigueur qui leur sont indispensables, elle seule peut assurer le contrôle des hypothèses et constituer un précieux antidote contre les excès de la fantaisie imaginative. Mais, emprisonnée dans sa propre rigueur, la déduction ne peut s’échapper du cadre dans lequel elle s’est dès le début elle-même enfermée et par suite elle ne peut jamais rien apporter d’essentiellement nouveau.

Louis de Broglie, Un itinéraire scientifique, 1954, Éditions La Découverte, 1987.

Bacon
Orgueil et préjugés
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Lorsque qu’un esprit humain tente de connaître scientifiquement le réel, il se heurte à des difficultés, dont la plus importante est certainement son orgueil qui produit des préjugés.

 La vanité de l’esprit humain l’écarte et le retarde dans sa marche. Il craint de s’avilir dans les détails. Méditer sur un brin d’herbe, raisonner sur une mouche : manier le scalpel, disséquer des atomes, courir les champs pour trouver un caillou, quelle gloire y a‑t‑il, dans ces occupations mécaniques ; mais surtout quel profit, au prix de la peine ? Cette erreur prend sa source dans une autre qui part du même orgueil, et c’est la persuasion, où l’on s’entretient, que la vérité est comme innée dans notre entendement, qu’elle ne peut y entrer par les sens, qui servent plutôt à le troubler qu’à l’éclairer. Cette prévention, ou plutôt cette aliénation de l’esprit, est fomentée par les partisans mêmes des sens ; car en prétendant que nous recevons toutes les vérités par ce canal, ils n’ont pas laissé de perdre leur temps à la spéculation, et d’abandonner l’histoire de la nature, pour suivre les écarts de l’imagination.

 L’entendement crée des êtres à sa façon, c’est‑à‑dire, des êtres imaginables. Ses conceptions lui représentent la possibilité, et non pas l’existence des choses. De là le règne des idées abstraites, ou le monde fantastique des intellectuels, tellement accrédité par une espèce de superstition pour les choses outrées, que leurs rêves sont devenus un délire général. Tel est l’abus de cette métaphysique qui, supposant des images sans modèles, et des idées sans objet, fait de cet univers une illusion perpétuelle, et comme un chaos de ténèbres palpables. Le dégoût pour ce qu’on appelle les petites choses dans l’observation est la marque d’un esprit étroit, qui n’aperçoit pas l’ensemble des parties et l’unité des principes. Tout ce qui entre dans l’essence des causes est l’objet de la science de l’homme ; car la science n’est elle‑même que la connaissance des causes.

Francis Bacon, Pensées et vues générale ou récapitulation, 1607.

Monod
La connaissance est la seule finalité de la science
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Jacques Monod insiste sur deux finalités divergentes de la science : d’une part, celle de connaître, d’autre part le pouvoir de modifier et d’agir. Le scientifique cherche véritablement le savoir et non le pouvoir de faire ou de se connaître, il est ainsi au service de la connaissance seule et non serviteur d’une utilité extérieure.

 On entend partout aujourd'hui défendre la recherche pure dégagée de toute contingence immédiate, mais cela justement au nom de la praxis1, au nom de puissances encore inconnues qu'elle seule peut révéler et asservir. J'accuse les hommes de science d'avoir souvent, trop souvent, entretenu cette confusion ; d'avoir menti sur leur véritable dessein, invoquant la puissance pour, en réalité, nourrir la connaissance qui seule leur importe. L'éthique de la connaissance est radicalement différente des systèmes religieux ou utilitaristes qui voient dans la connaissance non pas le tout lui‑même, mais un moyen de l'atteindre. Le seul but, la valeur suprême, le « souverain bien » dans l'éthique de la connaissance, ce n'est pas, avouons‑le, le bonheur de l'humanité, moins encore sa puissance temporelle ou son confort, ni même le « connais‑toi toi‑même » socratique, c'est la connaissance objective elle‑même. Je pense qu'il faut le dire et l'enseigner, car, créatrice du monde moderne, elle est seule compatible avec lui. Éthique conquérante et par certain côtés même nietzschéenne puisqu'elle est une volonté de puissance : mais de puissance uniquement dans la noosphère2 . Éthique qui enseignera par conséquent le mépris de la violence et de la domination temporelle. Il ne faudra pas cacher qu'il s'agit d'une éthique sévère et contraignante qui, si elle respecte dans l'homme le support de la connaissance, définit une valeur supérieure à l'homme lui‑même.

Jacques Monod, Leçon inaugurale faite le vendredi 3 novembre 1967, Collège de France, 1968.

Notes de bas de page

1.
La production d’une puissance pratique.
2.
La sphère de la pensée humaine.

Russell
Technique et science
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Pour le scientifique, les connaissances ne sont jamais des acquis définitifs, la correction des erreurs fait partie du processus de pensée. Ainsi, la science invite à la modestie, mais ses applications techniques deviennent indépendantes et permanentes ; la technique est arrogante, car elle ignore les limites de la science qui l’a pourtant constituée.

 La tournure d'esprit scientifique est circonspecte et tâtonnante ; elle ne s'imagine pas qu'elle connaît toute la vérité, ni même que son savoir le plus sûr est entièrement vrai. Elle sait que toute théorie doit être corrigée tôt ou tard, et que cette correction exige la libre recherche et la libre discussion. Mais la science théorique a donné naissance à la technique scientifique, et cette technique n'a rien du caractère tâtonnant de la théorie. La physique a été révolutionnée depuis le début de ce siècle par la relativité et la théorie des quanta, mais toutes les inventions basées sur l'ancienne physique continuent à nous rendre des services. L'application de l'électricité à l'industrie et à la vie quotidienne (y compris les centrales électriques, la radiodiffusion et la lumière électrique) repose sur les travaux de Clerk Maxwell, publiés vers 1870 ; et aucune de ces inventions n'a cessé de fonctionner parce que les vues de Clerk Maxwell, comme nous le savons maintenant, étaient insuffisantes à bien des égards. Par suite, les experts qui utilisent la technique scientifique, et plus encore les gouvernements et les grandes sociétés qui utilisent les experts, acquièrent une mentalité pleine d'un sentiment de puissance illimitée, de certitude arrogante, et de plaisir à manipuler des matériaux, voire du matériel humain. C'est là l'inverse exact de la mentalité scientifique, mais on ne peut nier que la science ait contribué à le créer.

Bertrand Russell, Science et religion, 1935, trad. P.-R. Mantoux, © Éditions Gallimard, 1975.

Planck
Une science et non plusieurs
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Pour le physicien Max Planck, la science est unitaire, la division en branches spécialisées répond à un impératif pragmatique — la division du travail — et à une limite cognitive : il est difficile de connaître tous les champs disciplinaires.

 La science, à la considérer objectivement, se présente comme un tout, ayant son unité interne. Il se trouve, il est vrai, qu'elle est divisée en spécialités ; mais cette division n'est pas fondée sur la nature des choses, elle provient seulement de ce que l'esprit humain est borné et que, par suite, une division du travail lui est indispensable. En fait, il y a une chaîne continue qui, partant de la physique et de la chimie, par l'intermédiaire de la biologie et de l'anthropologie, aboutit aux sciences sociales et à la psychologie et, nulle part, ce lien ne saurait être rompu si ce n'est arbitrairement. Les méthodes, elles‑mêmes, du travail scientifique, dans les différentes branches du savoir, se révèlent comme étroitement apparentées à qui les regarde de près ; seules les adaptations à leurs objets spéciaux font qu’elles semblent la manifestation d'activités différentes.

Max Planck, Initiations à la physique, 1934, trad. J. du Plessis de Grenédan, © Flammarion, 1993.
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