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La nature - John Stuart Mill
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Commentaire d'œuvre suivie


La nature de John Stuart Mill





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Problématique générale

La question qui est soulevée et à laquelle John Stuart Mill tente de répondre rationnellement consiste à savoir s’il est moralement justifié et désirable de chercher à vivre conformément à la nature.


Thèse et hypothèse générale

À partir d’une analyse mettant en valeur la polysémie du concept de « nature », Mill montre que la recherche d’une vie conforme à la nature est soit absurde, soit impossible, soit immorale. En ce sens, il affirme que la nature ne peut pas et ne doit pas servir de modèle normatif à l’existence humaine : cette dernière est, et doit restée, entièrement artificielle et culturelle.

Présentation de l’œuvre

Mill s’inscrit contre toute une tradition philosophique défendant une éthique naturaliste, consistant à affirmer qu’une existence humaine accomplie, heureuse et même vertueuse correspondrait à une vie prenant la nature comme modèle.

Du précepte stoïcien « naturam sequi » (suivre la nature) à Rousseau, le naturalisme moral qu’il combat invite à renoncer aux désirs irréalisables que la société impose à l’individu. Selon le naturalisme, il s’agit pour l’homme de se recentrer sur les besoins essentiels à sa nature, d’accepter son inscription et sa soumission nécessaires dans un Tout qui le dépasse et dont il doit accepter fatalement et indifféremment le cours. Il est invité à renoncer aux artifices aliénant de la culture et de la société pour embrasser une existence spontanée, simple et sans fard. À la fois authenticité, simplicité et harmonie, la nature serait indéfectiblement favorable à la vie bonne.

Face à cette vénération de la nature, Mill affirme au contraire que « la conformité à la nature n’a absolument rien à voir avec le bien et le mal » et même, plus radicalement, s’il faut vraiment choisir, que la nature est plutôt pour l’homme du côté du mal : « La nature accomplit chaque jour presque tous les actes pour lesquels les hommes sont emprisonnés ou pendus lorsqu’ils les commettent envers leurs congénères. »

Ainsi, seuls la culture et l’artifice permettent à l’homme de survivre, non pas avec, mais face à une nature qui se présente d’abord à l’homme comme un immense danger et un ennemi. L’amélioration de la condition humaine consiste à transformer l’ordre spontané de la nature, et non à s’y soumettre.

L’argumentation de Mill s’articule en plusieurs moments.
  • Il analyse d’abord les multiples sens du concept de nature puis critique l’éthique naturaliste et la conception normative de la nature.
  • Il tire ensuite les conséquences théologiques de cette thèse et s’oppose à la conception judéo-chrétienne de la nature.
  • Enfin, il s’intéresse plus spécifiquement à la question de la nature humaine et cherche à savoir si cette dernière est bonne ou mauvaise.

Analyse de l’œuvre


A
Qu’entend-on précisément par « nature » ?

Mill met en évidence la pluralité de significations du terme de nature, qu’il juge être l’un de ceux les plus équivoques et devant faire l’objet d’un travail de définition précis. Il distingue ainsi plusieurs sens :
  • D’abord, la nature est l’ensemble des propriétés d’un objet. C’est ce sens qui est employé lorsque nous parlons, par exemple, de la nature d’un livre : c’est ici un synonyme d’essence.
  • Ensuite, la nature au sens général et physique renvoie à la somme de tous les phénomènes du monde, ainsi qu’aux conditions de leur apparition et de leur enchaînement : ce que l’on appelle les lois de la nature.
  • Enfin, la nature renvoie à ce qui s’oppose à l'artificiel, à l’art, c’est-à-dire à ce qui arrive par l’activité des hommes. Du verbe latin nascor, la nature signifie ce qui se produit par soi-même, sans l’intervention technique ou fabricatrice de l’homme.

Mill regroupe ces trois sens en deux : la nature est soit les propriétés du monde extérieur et les lois qui les régissent nécessairement ; soit ce qui arrive sans les hommes.

B
Comment la nature peut-elle devenir une norme de conduite ?

Mill s’intéresse au principe antique du « naturam sequi » et se demande comment, du concept de nature, il a été possible de construire une éthique, c’est-à-dire un ensemble de règles normatives devant servir à régler le comportement de l’homme. Il met ainsi en évidence une confusion logique consistant à confondre ce qui est avec ce qui doit être : alors que la nature se définit comme ce qui est, indépendamment de l’homme, certains moralistes en ont déduit que c’est aussi ainsi que cela doit être. La confusion, dans l’anglais de Mill, renvoie à celle entre is et ought. De là, la mise en évidence des lois de la nature – qui correspondent à ce qui est – peuvent, d’après certains, être étendues et généralisées en lois de justice – qui correspondent à ce qui doit être.

Or, justement, dans beaucoup d’exemples, nous pouvons nous apercevoir que la justification de ce qui doit être en fonction de ce qui est n’est pas valide : c’est précisément ce que va mettre en évidence Mill dans tout son essai.

C
Est-il justifié de « suivre la nature » ?

Mill reprend les deux sens de la nature qu’il a précédemment mis en évidence, et montre :
  • Qu’au premier sens, il est absurde de chercher à vivre selon la nature, car aucun être ne saurait différer de ce qu’il est naturellement, c’est-à-dire de son essence, ni de ce que la nature le détermine à être. C’est donc un truisme, c’est-à-dire une évidence logique, que nous devons vivre conformément à la nature ; aucun être, y compris humain, ne saurait différer de l’être qu’il est, ni échapper aux lois de la nature : par exemple, je ne peux pas ne pas être soumis à la force gravitationnelle, ni au processus de vieillissement.
  • Qu’au deuxième sens, il est impossible de chercher à vivre selon le « cours spontané » de la nature et indépendamment de l’artifice humain : cela conduirait nécessairement l’espèce humaine à sa propre disparition. La condition de la survie de l’homme n’est donc pas dans sa soumission à l’ordre naturel, mais dans sa transformation et son amélioration.

D
En quoi critiquer l’ordre de la nature revient-il à critiquer l’ordre religieux ?

La critique et le rejet d’un soi-disant ordre naturel idéal reviennent, dans la société anglaise de l’époque victorienne, à critiquer l’idée d’une nature comme création d’une volonté divine. Mill s’attaque ainsi ouvertement à la conception providentielle de la nature : « en l’absence de modifications humaines, l’ordre de la nature est tel qu’aucun Être ayant pour attributs la justice et la bienveillance ne pourrait l’avoir conçu tout en voulant que ceux qu’il a lui-même créés et dotés de raison le prennent pour exemple à imiter ». Mill rejette donc plus spécifiquement plusieurs arguments destinés à prouver la création de la nature par un Dieu :
  • D’abord, l’attitude de « frayeur émerveillée » devant la grandeur des forces naturelles
  • Ensuite, l’idée d’« intentions bienfaisantes » de la nature : au contraire, la nature fait tout de manière indifférente, sans réflexion et sans état d’âme
  • Enfin, les arguments classiques de la théodicée qui ne parviennent jamais à justifier l’existence du mal malgré l’omnipotence et la bienveillance divines.

E
L’être humain est-il naturellement bon ?

Enfin, dans une dernière partie du texte, Mill s’intéresse à la nature de l’homme lui-même. Il soulève à son tour la question, classique depuis Hobbes, Locke et Rousseau, de savoir si l’homme est naturellement bon. Sa réponse est négative : l’homme est naturellement caractérisé par des instincts qui n’ont rien de positifs. Au contraire, toute bonté humaine ne provient que d’une longue discipline artificielle que l’homme s’est infligé à lui-même dans le but de contrôler sa nature. Toutes les vertus ne sont rien d’autre qu’un dressage et une victoire sur les instincts naturels de l’homme : ainsi en va-t-il du courage, qui n’est rien d’autre qu’une victoire sur l’émotion naturelle qu’est la peur, ainsi que de la propreté qui est entièrement artificielle.

Ainsi, Mill s’attaque là encore aux préjugés théologiques qui voudraient que l’homme soit naturellement bon et vertueux, du fait qu’il aurait été créé à l’image de Dieu et pourvu du libre arbitre. Au contraire, ni le souci de la justice, ni le sens de l’honnêteté ou de la franchise n’existent naturellement chez l’homme : ils ne sont en rien des dispositions innées, mais résultent tous de conventions artificielles destinées à corriger la nature humaine afin de la rendre meilleure.

F
Quel est le sens de la culture pour l’homme ?

À travers tout le texte, John Stuart Mill cherche à élaborer une conception positive de l’artificiel. Contrairement à ce que nous pourrions penser spontanément, à savoir que l’artificiel relève de la mise en scène, du faux, de l’inauthentique, tandis que le naturel désigne positivement ce qui est simple, abondant, authentique ou idéal, Mill renverse cet ordre de valeurs : aucun être humain ne saurait survivre dans la nature telle qu’elle est spontanément. Au contraire, il n’y a de progrès, pour l’homme, tant du point de vue de son bien-être que de son attitude morale, que grâce à la culture, c’est-à-dire à l’ensemble des activités et des productions artificielles de l’homme qui n’existent pas naturellement.

Bien qu’étant un être naturel, l’homme est donc d’abord placé dans une situation d’extrême vulnérabilité face à la nature. La culture est donc pour lui source de sécurité et d’amélioration de ses conditions de vie. De plus, la culture correspond à la manière par laquelle l’individu se perfectionne lui-même. En ce sens, l’adage ancien du « naturam sequi » est complètement rejeté par Mill : il n’y a ni bonheur, ni morale, ni vie pour l’homme sans un aménagement artificiel de la nature doublé d’un dressage artificiel de soi.

G
N’y a-t-il pas une acception positive de la nature ?

À la toute fin du texte, John Stuart Mill revient sur un dernier sens du terme « naturel », dont il va conférer un sens positif. Naturel peut, en effet, se dire de ce qui est irréfléchi, spontané, sans fard, sans affectation et sans déguisement : par exemple, être naturel, agir naturellement.

Ce sens est positif, dit Mill, car il renvoie à un type d’attitude morale spécifique qui est celui de la sincérité. Ainsi reconnaît-on la valeur d’un acte réalisé « naturellement », c’est-à-dire sans arrière-pensée, par rapport au même acte, mais effectué dans un certain but, hypocrite et dissimulé : c’est cette même distinction que l’on retrouve dans toute la philosophie morale, et que Kant formulait en dissociant le fait d’agir par devoir et le fait d’agir conformément au devoir.

Conclusion

John Stuart Mill conclut donc en rejetant entièrement la conception normative de la nature, et en la ravalant au rang de théorie naïve sur la réalité de la nature ainsi que sur la réalité de l’homme : la nature ne peut pas faire l’objet d’une conformation éthique de la part de l’homme, car cela entraînerait soit un truisme soit une impossibilité. Au contraire, tout progrès matériel et moral chez l’homme ne s’obtient que par une victoire sur la nature, et ce au moyen de procédés entièrement artificiels.

Par conséquent, Mill critique toute conception normative fondée sur la distinction de qualités dites « naturelles » ou « artificielles » : par exemple, l’adoption de conduites « contre-nature » n’a rien d’immoral, ces dernières pouvant parfois même être bien meilleures que certaines conduites dites « naturelles ».

Le respect du devoir moral, par exemple, se réalise toujours à l’encontre de nos désirs spontanés et naturels : il n’y aurait aucune justice sans un effort artificiel de la part de l’homme pour respecter des lois morales ou même juridiques qui s’opposent à ses impulsions naturelles. À l’inverse, Mill affirme qu’il ne peut y avoir aucune justification à l’atténuation juridique ou morale d’actes considérés comme étant « naturels » : par exemple, un crime « passionnel » ne saurait être inférieurement condamné qu’un crime « de sang froid » sous prétexte que le premier serait compréhensible naturellement et donc en partie excusable.

Le « naturam sequi » du naturalisme moral n’a donc aucune portée morale réelle, car le cours de la nature est entièrement indépendant et entièrement indifférent du bien humain. Mill achève ainsi son essai par l’inversion normative suivante : le devoir de l’homme ne consiste ni à se soumettre ni à imiter une nature idéale, mais bien au contraire à modifier la nature afin de la rendre conforme à l’idéal de justice que se fixe l’homme.

Importance de cette œuvre

La réflexion de Mill sur la nature prend le contre-pied des courants de pensée habituels au XIXe siècle, mais elle trouve une actualité au XXe siècle. L’avancée des techniques a conduit à un rejet de l’artificiel ; ses détracteurs le rejettent prétextant qu’il est « contre nature ». La pensée de Mill permet de dépasser le cadre étroit de ce reproche, et sera notamment une influence pour le philosophe australien contemporain Peter Singer qui dit lors d’une conférence en 2006 : « en commençant son essai   par souligner l'influence de mots tels que “nature” et “naturel” sur notre mode de pensée et sur nos sentiments, Mill aurait aussi bien pu écrire pour le XXe ou le XXIe siècle que pour le XIXe. Dans les discussions sur des questions telles que la fécondation in vitro, l'euthanasie, les modifications génétiques et le clonage, l'objection la plus courante consiste à dire que telle technique ou procédure nouvelle qu'on propose est “contre nature”. J'ai eu à faire face à ce type d'arguments pendant des années et je suis maintenant convaincu que Mill a absolument raison quand il écrit que ces mots sont devenus “l'une des sources les plus abondantes de faux jugements esthétiques, de fausse philosophie, de fausse moralité, et même de mauvaises lois” ».
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