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L'utilitarisme - John Stuart Mill
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Commentaire d'œuvre suivie


L’utilitarisme de John Stuart Mill (chapitre 2)




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Problématique générale

En quoi consiste l’utilitarisme ? En quoi la notion d’utilité, telle que Mill la définit, permet-elle de concevoir une morale fiable ?


Thèse et hypothèse générale

La morale utilitariste repose sur le principe du plus grand bonheur pour tous. Autrement dit, une action est morale, c’est-à-dire utile, si et seulement si elle contribue globalement à augmenter le bonheur – et / ou diminuer le malheur – des êtres humains, et même de tous les animaux « sentants ».

Présentation de l’œuvre

Dans le premier chapitre du livre, Mill a commencé par rappeler la nature et l’importance philosophique du problème du Souverain bien et de la morale. Après quelques considérations sur le problème logique du fondement dans les sciences, il a abordé précisément la question du bien et du mal et montré notamment les faiblesses des diverses morales que Mill appelle « intuitionnistes », qui ont en commun de considérer que la distinction entre le bien et le mal est un fait inexplicable. Ce courant inclut selon lui aussi bien, par exemple, la morale kantienne – fondée sur la raison – que celle de Hume – fondée sur le sens moral.

Mill veut montrer que « l’autre » théorie, c’est‑à‑dire l’utilitarisme, peut au contraire expliquer très précisément la distinction entre le bien et le mal. C’est ce qu’il va faire dans ce deuxième chapitre.

On peut concevoir la totalité de ce chapitre 2 comme une suite de prolepses, c’est‑à‑dire de réponses à des objections que Mill envisage lui‑même contre la doctrine utilitariste, qu’il défend. Mill emprunte la plupart de ces objections à l’histoire des idées ou à ses contemporains.

Au fur et à mesure qu’il présente ces objections et détaille les réponses qu’il leur adresse, Mill expose la doctrine utilitariste sous ses divers aspects. Ces objections peuvent être caractérisées comme suit :
  • Objection fondée sur une mauvaise compréhension du concept d’« utilité » en rapport avec le plaisir
  • Objection fondée sur une conception trop vile des plaisirs humains
  • Objection fondée sur une conception trop ambitieuse du bonheur qui le rendrait impossible
  • Objection fondée sur une conception égoïste du bonheur
  • Objection fondée sur une conception trop exigeante de la morale utilitariste
  • Objection fondée sur une mauvaise distinction entre l’action et l’agent
  • Objection fondée sur la prétendue incompatibilité entre l’utilitarisme et la religion
  • Objection fondée sur la confusion entre l’utile et l’intérêt
  • Objection fondée sur la prétendue impossibilité pratique de l’utilitarisme
  • Objection fondée sur les risques de l’utilitarisme en cas de dilemme moral

Dans les chapitres suivants du livre, Mill abordera respectivement la question de savoir ce qui peut pousser un agent à respecter une règle morale (chapitre 3), celle de savoir si et comment on peut prouver le principe de la morale utilitariste (chapitre 4), et enfin celle du lien qui unit la justice et l’utilité.

Analyse de l’œuvre


A
La philosophie utilitariste n’a‑t‑elle pas pour conséquence de rejeter les plaisirs (objection 1) ?

Cette objection repose sur une incompréhension, et même sur un contresens au sujet du mot « utilité », qui ne doit surtout pas être pris en un sens froid, calculateur. Au contraire, nous verrons que l’utilité comme critère de l’action morale est la capacité de cette action à contribuer au bonheur de tous, bonheur qui est lui‑même, précisément, composé de plaisirs, sous des formes à préciser (voir objection 2) : « Par “bonheur”, on entend le plaisir et l’absence de douleur ; par “malheur”, la douleur et la privation de plaisir. »

B
La philosophie utilitariste n’invite-t-elle pas à mener une existence mesquine, dégradante (objection 2) ?

Cette objection – contraire d’une certaine manière à la précédente – consiste à accuser l’utilitarisme de pousser les êtres humains vers ce qu’ils ont de plus bas, de plus vil, de plus indigne. Le plaisir, dont les utilitaristes font l’ingrédient principal du bonheur, ne serait selon les tenants de cette objection rien d’autre qu’un ensemble de satisfactions grossières – Mill pense vraisemblablement, sans les nommer, aux plaisirs de la table et du lit ; l’être humain mériterait mieux qu’une existence fondée sur ce genre de satisfaction.

Or ce sont précisément ceux qui réduisent le plaisir de l’être humain à ses dimensions les plus basses, les plus animales, qui en font un être vil. Mill leur répond que les plaisirs sont au contraire d’autant plus typiquement humains qu’ils ne sont pas communs avec ceux des autres animaux. Les plaisirs qui mettent en jeu les facultés supérieures de l’être humain (son intelligence, sa culture, son imagination, etc.) valent mieux que les autres. Comment s’assurer de ce jugement ? Les seuls juges compétents ne peuvent être que ceux qui connaissent tous les plaisirs. On ne demandera pas à un imbécile quelle est la valeur des plaisirs demandant de l’intelligence. On ne demandera pas à un porc si la nourriture procure un plaisir de plus grande qualité que la philosophie. L’imbécile ou le porc peuvent être satisfaits, mais pas véritablement heureux.

Ainsi peut-on définir la morale utilitariste comme l’ensemble des règles qui permettent aux êtres humains dans leur totalité de mener l’existence la plus heureuse possible, c’est‑à‑dire d’éprouver les plaisirs les plus variés et les plus élevés possibles.

C
Le bonheur, que la philosophie utilitariste pose comme Souverain bien, n’est-il pas impossible à atteindre (objection 3) ?

À cette objection, Mill répond d’une part qu’il ne faut pas se faire du bonheur une conception trop idéale – quelques douleurs passagères sont certes inévitables, mais ne sont pas incompatibles avec le bonheur –, d’autre part que le bonheur est en partie au moins à notre portée – la nature, les arts, les sciences, par exemple, constituent des sources inépuisables de plaisirs. Enfin, les causes extérieures de notre malheur, comme la pauvreté ou les maladies, doivent pouvoir être, sinon supprimées, du moins contenues par les progrès politiques et scientifiques que l’utilitarisme appelle de ses vœux.

D
La philosophie utilitariste n’est-elle pas incompatible avec le sacrifice désintéressé de soi (objection 4) ?

Cette objection néglige un fait pourtant crucial : le sacrifice de soi n’est jamais une fin en soi, et toujours un moyen : or, en vue de quoi se sacrifie‑t‑on, si ce n’est en vue du bonheur des autres ? Le héros et le martyr agissent donc bien selon un idéal utilitariste, même s’ils sont amenés à négliger leur propre bonheur. Leur sacrifice n’en est que plus méritoire, bien qu’il leur apporte sans doute l’espoir que l’humanité pourra un jour se passer de tels sacrifices. L’utilitarisme vise en effet un idéal social et politique dans lequel, grâce au progrès des lois et de l’éducation, il ne serait plus indispensable de sacrifier son bonheur pour celui des autres.

E
La philosophie utilitariste ne fixe-t-elle pas un idéal trop élevé, trop noble pour l’humanité (objection 5) ?

Cette objection, qui peut s’appliquer à toute philosophie morale, présuppose, à tort, qu’il serait exigé des êtres humains que la totalité de leurs actions soit accomplie en vue du but moral le plus élevé, donc, dans le cas de l’utilitarisme, en vue du plus grand bonheur pour tous, ce qui est manifestement trop exiger de l’être humain.

Mais ni la philosophie utilitariste, ni aucune autre philosophie morale ne sont aussi exigeantes à l’égard de l’humanité : à l’exception notamment des dirigeants politiques, les êtres humains n’ont que très rarement à se préoccuper du bonheur du plus grand nombre : agir moralement ne signifie donc pour eux qu’agir pour le bonheur d’eux-mêmes et de quelques-uns sans nuire au bonheur des autres.

F
La philosophie utilitariste ne consiste‑t‑elle pas à juger seulement les actes, sans prendre en compte les agents eux-mêmes (objection 6) ?

Mill répond à cette objection par une distinction conceptuelle subtile. Il ne faut pas confondre :
  • l’intention, qui ne concerne que l’action elle-même, et qui permet d’évaluer la moralité de cette action.
  • le motif, c’est‑à‑dire le sentiment qui pousse l’agent à accomplir une action, qui permet d’évaluer la valeur de l’agent.

Ainsi Mill affirme‑t‑il que sauver intentionnellement quelqu’un d’une noyade est une action moralement bonne, même si le motif de l’agent est l’espoir d’une récompense, motif certes fort peu vertueux.

Autrement dit, il ne faut pas confondre la moralité des actions et la valeur des agents, même si la valeur morale d’une personne découle logiquement de l’ensemble de ses actions. Et il est en fin de compte plus facile d’évaluer la moralité d’une action, dont l’intention est souvent assez nette, que son ou ses motifs, qui peuvent être flous – par exemple, l’espoir du paradis peut faire partie des motifs d’une bonne action accomplie par un croyant.

Mill reconnaît que certains utilitaristes – il pense, sans le nommer, à Bentham – ne se préoccupent pas assez, voire, pas du tout, de la valeur de l’agent. Toutefois, le jugement de valeur porté sur l’agent n’est pas un jugement de moralité, puisqu’il n’est pas rationnel : il relève du sentiment.

G
La philosophie utilitariste n’est-elle pas une philosophie sans Dieu (objection 7) ?

Sans répondre à la question de l’existence de Dieu elle-même, Mill répond que l’utilitarisme est compatible avec l’existence de Dieu – il est aussi compatible, même s’il ne le précise pas, avec son inexistence. Dieu ne veut‑il pas plus que tout le bonheur de ses créatures ? Par ailleurs, rien dans les différentes révélations ne peut être jugé comme étant incompatible avec les principes de la morale utilitariste.

Il est donc inutile de se demander plus longuement si la révélation, chrétienne par exemple, est utile pour interpréter la volonté de Dieu en matière de morale. Chacun peut s’appuyer, ou non, sur la religion, en matière de morale comme dans d’autres matières.

H
La philosophie utilitariste ne conduit‑elle pas les êtres humains à toujours agir de manière intéressée (objection 8) ?

Mill répond à cette objection en distinguant soigneusement l’utile et l’opportun. On a vu que l’utilité en tant que critère utilitariste n’est en aucun cas celle de l’agent seul, a fortiori s’il agit au détriment des autres. L’utilité doit toujours être mesurée à l’échelle du plus grand bonheur pour tous. Toute action opportune, accomplie en faisant un tort immérité à autrui, est donc contraire à la morale utilitariste.

Ainsi en va‑t‑il du mensonge. Il est souvent opportun de mentir pour se tirer d’une situation délicate. Mais, considéré à l’échelle de l’humanité ou même de la société, le mensonge cause un grand tort dans la mesure où il affaiblit la confiance entre les hommes, sur laquelle repose précisément la vie en société. Seules des circonstances très particulières, dans lesquelles les conséquences du mensonge sont moins nuisibles que celles d’une déclaration sincère – si mentir permet de sauver la vie d’un innocent par exemple –, peuvent donc justifier moralement, d’un point de vue utilitariste, ce mensonge.

I
La philosophie utilitariste n’est‑elle pas impossible à mettre en pratique dans l’urgence de l’action (objection 9) ?

Une telle objection relève selon Mill de la sottise ou de la mauvaise foi. Dans bien des cas, nulle réflexion n’est nécessaire pour savoir si une action est morale ou non – pas seulement au sens utilitariste d’ailleurs : ainsi en va-t-il du meurtre par exemple.

Dans les cas moins évidents, c’est l’expérience cumulée de toute l’humanité que nous devons prendre pour guide. Certes, cette expérience n’est pas infaillible, et il reste assurément de nombreux progrès à accomplir en philosophie morale. Mais cela ne peut en aucun cas servir de prétexte à une supposée incapacité à agir moralement. Mill distingue ici le « premier principe » et les « principes secondaires ». Le premier principe fixe le bonheur du plus grand nombre comme but de la morale. Les principes secondaires sont ceux qui nous permettront, de manière empirique et donc perfectible, d’atteindre ce but. Que ces derniers ne soient pas certains ne nous dispense ni de les pratiquer ni de les améliorer.

J
La philosophie utilitariste ne fournit‑elle pas, en cas de dilemme moral, des arguments fallacieux pour contrevenir aux règles morales (objection 10) ?

Cette objection repose sur le fait que, comme on l’a vu, la morale utilitariste n’énonce pas de règles morales susceptibles d’être appliquées de manière universelle. Elle admet que, selon les circonstances, la même attitude peut être morale ou immorale, et semble ainsi ouvrir la porte à une casuistique hypocrite – un traitement au cas par cas, en fonction d’intérêts communautaires ou privés. Ainsi en va‑t‑il de la règle interdisant le mensonge (voir objection 8). Mais cette objection devrait en réalité être adressée à tout système moral, car les affaires humaines sont si complexes qu’il est en réalité impossible d’énoncer des règles morales véritablement universelles. Ainsi la morale kantienne, interdisant le mensonge quelles que soient les circonstances, peut conduire à sacrifier le bonheur voire la vie d’êtres humains pour des motifs prétendument moraux.

Si l’utilitarisme ne fournit pas une morale « clé en main », applicable sans discernement, il n’en fournit pas moins, avec le critère de l’utilité, un outil de distinction morale clair si on l’applique honnêtement.

Conclusion

La morale utilitariste est fondée sur le principe du plus grand bonheur pour tous. Une action est d’autant plus morale qu’elle vise davantage cette fin. Le bonheur chez l’être humain se distingue de la satisfaction, dont sont capables les autres animaux, par le fait qu’il se compose notamment des plaisirs actifs et résultant du déploiement des facultés supérieures de l’esprit, et seulement dans une moindre mesure des plaisirs passifs et corporels.

Mill insiste particulièrement sur le fait que la morale utilitariste fixe comme but des actions humaines le bonheur du plus grand nombre, et non celui de l’agent seul. C’est pourquoi le dévouement et même le sacrifice de l’un en vue du bonheur des autres constituent des comportements parfaitement conformes à la philosophie utilitariste. Ce n’est donc que par un contresens sur cette dernière qu’on la suppose incompatible avec le désintéressement – son opposition avec la morale de Kant est sur ce point beaucoup moins grande qu’on ne le croie souvent.

Pour savoir si une action est morale, Mill propose donc le critère suivant : cette action a‑t‑elle été accomplie dans l’intention rationnelle de permettre ou d’augmenter globalement le bonheur du plus grand nombre, ou est‑elle au moins compatible avec le bonheur de ceux qu’elle concerne ? Il n’est pas besoin, pour répondre à cette question, de connaître les motifs affectifs, parfois flous, de l’agent. Ce critère présente en outre l’avantage d’être compatible avec toutes les positions touchant aux religions, et d’être facilement applicable dans l’existence quotidienne des êtres humains.

Importance de cette œuvre

L’influence de la morale utilitariste, condensée dans ce chapitre 2 de L’Utilitarisme, est considérable, notamment dans le monde anglo-saxon. Les débats éthiques contemporains sont presque tous alimentés par deux grands courants moraux : le « déontologisme », dont Kant est le principal représentant, et l’utilitarisme, dont Mill est l’un des défenseurs les plus subtils. Le dilemme du tramway – dont la philosophe anglo-américaine Philippa Foot est l’auteure – en est une bonne illustration.

Par ailleurs, le passage de ce chapitre 2 (certes très bref) dans lequel, à la suite de Bentham, Mill étend le principe du plus grand bonheur, non seulement à toute l’humanité, mais aussi à tous les animaux capables d’éprouver plaisir et douleur, a eu une influence sur les défenseurs de la cause animale contemporains comme Peter Singer.
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