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Criton - Platon
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Commentaire d'œuvre suivie


Criton de Platon




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Problématique générale

A‑t‑on le devoir d’obéir à la loi, même lorsque celle‑ci est injuste ?


Thèse et hypothèse générale

Désobéir à une décision injuste revient à trahir le contrat tacite passé avec les lois d’un État et à affaiblir leur autorité.

Présentation de l’œuvre

Le Criton fait partie, avec l’Apologie de Socrate et le Phédon, d’une trilogie écrite par Platon qui relate le procès et la mort de Socrate. Dans l’Apologie de Socrate, nous voyons Socrate face à ses accusateurs et au jury populaire d’Athènes. Accusé d’impiété – c’est-à-dire de ne pas reconnaître les Dieux de la cité et de chercher à en introduire de nouveaux – et de corruption de la jeunesse – par son enseignement, il détournerait les jeunes gens de la carrière politique –, Socrate plaide non coupable, et soutient même que par l’invitation qu’il adresse aux citoyens de se préoccuper davantage du bien de leur âme et moins de leurs affaires et de leur fortune, il mériterait de recevoir les honneurs publics. Mais à l’issue du procès, Socrate est déclaré coupable et condamné à mort ; il doit boire un poison, la ciguë.

Le Criton fait directement suite à l’Apologie de Socrate : Socrate se trouve en prison et son exécution est imminente. Criton, l’un de ses amis, s’introduit alors dans la prison après avoir corrompu les gardiens : convaincu de l’injuste de la décision du tribunal, il vient proposer à Socrate de s’évader et d’avoir la vie sauve. Mais Socrate ne veut pas accepter la proposition sans l’avoir soumise à réflexion ; s’engage alors un dialogue, conforme à la méthode propre à la pratique philosophique de Socrate, afin de déterminer s’il est juste que Socrate profite de l’aide de son ami pour s’évader de prison et échapper à la sentence. Plus généralement, le problème est le suivant : est‑il juste de désobéir à une décision injuste ?
  • Dans le prologue, Criton s’introduit de manière illicite dans la prison dans laquelle Socrate séjourne, et annonce à ce dernier que son exécution est prévue pour le lendemain. Criton tente de convaincre Socrate de s’évader en évoquant notamment l’opinion de la foule sur la conduite de Socrate et de ses amis. Socrate refuse de céder à la pression de Criton, et il engage un dialogue. Pour Socrate, il ne faut pas répondre à l’injustice par l’injustice : il aboutit à cette thèse en définissant de manière absolue l’injustice comme le fait de causer du tort à autrui.
  • Dans « la prosopopée des Lois », Socrate utilise une figure de style consistant à faire parler une entité abstraite : la prosopopée. Ici, face à l’incompétence de Criton pour répondre à ses questions, Socrate engage un dialogue fictif avec les lois d’Athènes :
    • Le citoyen a des devoirs et des dettes envers les Lois.
    • Tout citoyen s’engage tacitement à respecter l’autorité des Lois.
    • Il serait incohérent de la part de Socrate de s’enfuir et de désobéir aux Lois.
    • La justice est le plus grand des biens.

Analyse de l’œuvre


A
Faut-il redouter la mort ?

Avant que ne débute la discussion sur le rapport aux Lois et à leur éventuelle injustice, le Criton met en scène l’attitude de Socrate face à son exécution prochaine, et préfigure ainsi la méditation sur la mort déployée dans le Phédon.

Criton s’est introduit dans la prison où séjourne Socrate en soudoyant les gardiens. Le prologue nous donne des informations sur le personnage de Criton : il est riche et a les moyens de faire s’évader Socrate et d’assurer la subsistance de ce dernier une fois qu’il se sera échappé ; il n’est pas très regardant sur la moralité de sa conduite. Cependant, il fait montre également d’une fidélité sincère à l’égard de Socrate et est profondément révolté par le sort qui lui est réservé par les Athéniens.

Criton est frappé par l’attitude paisible de Socrate face à l’imminence de sa mort : Socrate la justifie en affirmant que la peur de la mort est propre à la jeunesse, et qu’un homme de son âge (70 ans) doit accepter qu’il est temps de mourir. L’annonce par Criton de sa mort pour le lendemain ne le trouble pas davantage : il invoque la volonté des Dieux et un songe qu’il a fait où une divinité lui a prédit pour bientôt le retour dans la « Phthie fertile ». Dans l’Iliade, la Phthie est la terre natale d’Achille. Ainsi, la mort est vue comme un retour au pays natal ; on peut lire ici une allusion à la doctrine de l’immortalité de l’âme que Platon développera dans le Phédon : le corps est le « tombeau de l’âme », et à la mort du corps, l’âme rejoint son séjour authentique.

Il n’y a donc pas lieu de redouter la mort, car Socrate a déjà suffisamment vécu, et la mort n’est pas un mal pour l’âme.

B
Faut-il se soucier de sa réputation ?

Afin de convaincre Socrate de s’enfuir avec lui, Criton évoque d’abord la douleur liée à la perte d’un ami cher. Ensuite, il invoque la réputation : si la foule apprend que, alors que Criton avait la possibilité de sauver Socrate, il ne l’a pas fait, ce sera le déshonneur pour lui. La conduite de Socrate passerait alors pour du suicide et de la provocation. Le présupposé de cet argument est que tout un chacun, s’il était dans la situation de Socrate, désirerait s’évader et le ferait s’il en avait l’occasion. Or le philosophe a déjà prouvé de son attitude iconoclaste en n’étant pas troublé par la perspective d’une mort prochaine.

Socrate répond alors à Criton que l’opinion de la foule n’est pas un argument valide. Il ne faut tenir compte que du point de vue des gens compétents, qui comprendront les raisons pour lesquelles Socrate a agi.

Criton rétorque alors, en prenant l’exemple même du procès de Socrate, qu’il faut tenir compte de l’opinion du grand nombre, non parce qu’il aurait raison, mais parce qu’il a le pouvoir effectif de causer du tort. Pour Socrate, ce pouvoir n’est qu’illusoire, car le grand nombre est incapable de rendre qui que ce soit déraisonnable, ce qui serait le plus grand des maux.

Ainsi, le refus de tenir compte de la réputation auprès de la foule est justifié par la quête de la vérité et l’absence de crainte de la mort.

C
Pour quels motifs est-il légitime de chercher à échapper à une sanction injuste ?

Pour convaincre Socrate de le suivre hors de la prison, Criton avance un certain nombre d’arguments :
  • Tout d’abord, il présente des arguments que l’on peut dire pragmatiques : Socrate n’a pas à s’en faire pour la situation de ses amis si ces derniers l’aident à s’évader ; Criton lui-même est suffisamment riche pour soudoyer les éventuels délateurs et assurer à Socrate des conditions de vie satisfaisantes en exil.
  • Ensuite, il énonce des arguments de nature morale : il serait injuste de la part de Socrate d’accepter passivement la mort. La condamnation dont il est l’objet est injuste : il serait donc injuste de s’y soumettre alors même que l’occasion se présente d’y échapper. Si Socrate est un homme juste et vertueux, il doit combattre l’injustice, à commencer par celle qui pèse contre lui‑même. En outre, accepter la sentence conduirait Socrate à se soustraire à d’autres devoirs, plus importants : celui notamment de mari et de père – il a en effet deux enfants qui dépendent encore de lui.

Criton tente donc de montrer que l’évasion est en réalité une conduite juste dans les circonstances présentes : elle corrigerait l’injustice de la sanction et permettrait à Socrate de respecter d’autres devoirs moraux, plus importants que le devoir de respecter la loi.

D
De quel type d’opinion faut-il tenir compte ?

Alors que Criton le presse, au nom de l’urgence de la situation, Socrate refuse de céder à cette pression, et affirme la nécessité de passer par un examen rationnel avant de prendre une décision aussi grave. Par souci de fidélité envers la pratique philosophique qu’il a toujours défendue, Socrate veut procéder à un examen dialectique pour déterminer la conduite à tenir.

Pour répondre au premier argument de Criton portant sur le souci de la réputation, Socrate débute la réflexion par un questionnement sur l’opinion et le problème de savoir si certaines opinions doivent être prises en considération et d’autres non. La conviction de Socrate a toujours été que oui. Il convient donc de déterminer si cela est toujours le cas. Il en va de la crédibilité de la philosophie : la vérité établie par cette dernière ne doit pas varier au gré des circonstances. Socrate maintient son opposition à tout relativisme, incompatible pour lui avec l’exigence philosophique de vérité.

Pour répondre à cette question, Socrate établit des distinctions : d’abord entre les jugements utiles – qui apportent un bien ou une amélioration si on les écoute – et les jugements nuisibles – qui causent du tort ; ensuite, ceux qui émettent des jugements utiles doivent être considérés comme raisonnables, tandis que ceux qui portent des jugements nuisibles doivent être considérés comme déraisonnables. Pour faire comprendre son idée, Socrate l’applique d’abord au corps : si l’on veut avoir un corps en bonne santé, il ne faut pas se fier à l’opinion du grand nombre, mais à celle du médecin et du maître de gymnastique. Si l’on se fie à une autre opinion, les dommages ne tarderont pas à apparaître. La question est dès lors de savoir ce qu’il en est pour l’âme.

E
À quelles conditions la vie vaut-elle d’être vécue ?

Socrate part du principe qu’une vie menée avec un corps abîmé vaut moins qu’une vie menée avec un corps sain. Il s’appuie sur la distinction entre vivre et bien vivre. Toute chose qui existe peut exister d’une manière qui soit conforme à sa nature ou d’une manière moins bonne. En ce qui concerne le corps, celui‑ci peut être malade ou en bonne santé, mais sa nature, l’état conforme à son essence, est la santé. C’est la vie bonne, la vie conforme au bien et à ce que les choses doivent être qui est digne d’être vécue.

En ce qui concerne la justice, si l’on suit de mauvaises opinions, on causera des dommages non pas à son corps, mais à son âme. De même que la vie bonne pour le corps est d’être saine, la vie bonne pour l’âme est d’être juste. Cela indique quelque chose sur le bonheur : vivre selon le bien, c’est en effet ce en quoi va consister le bonheur. Or, s’il peut y avoir une apparence de bonheur dans une vie injuste, le bonheur véritable ne peut être obtenu que par la vertu et la justice.

Socrate se montre ici cohérent avec une thèse démontrée plus longuement dans le Gorgias : face à un interlocuteur, Polos, affirmant que l’homme le plus heureux est le tyran, disposant du pouvoir de commettre toutes les injustices à son profit sans être puni, Socrate soutient que commettre l’injustice est pire que la subir, car l’injustice subie n’affecte que le corps – on me prive de mes biens matériels, on me blesse – tandis que l’injustice commise corrompt l’âme, bien que celui à qui cela arrive puisse ne pas s’en rendre compte immédiatement.

La vie digne d’être vécue est donc celle où l’âme est en bonne santé, c’est‑à‑dire où elle juste : la justice est alors la condition du véritable bonheur.

F
Est-il juste de désobéir à la loi ?

Les étapes précédentes ont permis d’établir un principe : la justice est le plus grand des biens. Il convient alors de se demander si l’action de s’évader de la prison contre la volonté des citoyens d’Athènes serait une action juste. Les arguments que Criton a avancés précédemment sont rejetés, car ils sont fondés sur l’opinion du plus grand nombre, qui n’est pas compétent en matière de justice.

La question se pose alors à deux niveaux :
  • Est‑il juste en soi de désobéir à la loi ?
  • Est‑il juste de commettre les actions nécessaires à la fuite ?

La deuxième question se pose à propos de la corruption de certaines personnes qui sera nécessaire pour assurer à Socrate l’évasion et la vie en exil. Celui‑ci refusera de faire commettre à d’autres des actions injustes, car cela porterait préjudice à leur âme.

En ce qui concerne la première question, la plus générale, il est évident qu’il ne faut pas commettre l’injustice, mais la question est de savoir s’il y a des circonstances exceptionnelles dans lesquelles il pourrait être acceptable de commettre ce qui en principe serait injuste. Platon aborde ici le problème de ce que l’on appellera, à partir du XIXe siècle, la « désobéissance civile ». La désobéissance pourrait être justifiée si la loi elle‑même enfreint un principe supérieur. Pour Socrate, la justice ne peut être définie de manière variable en fonction des circonstances. Même si l’on considère que Socrate est victime d’une injustice, a‑t‑il le droit d’y répondre par une autre injustice ?

G
À qui la désobéissance cause-t-elle du tort ?

Commettre une injustice, c’est causer du tort à quelqu’un. Pour déterminer si une conduite est injuste, il faut donc se demander à qui l’action est susceptible de causer un dommage. Par là, Socrate refuse la loi du talion, qui caractérise pour une part la mentalité athénienne – il est déshonorant de ne pas se venger d’une injure. Un tort commis reste un tort. L’injustice est un mal en soi, et on ne peut corriger le mal – c’est‑à‑dire produire un bien – par le mal.

Une fois posé ce principe, Socrate se tourne alors vers les Lois d’Athènes elles-mêmes et engage un dialogue avec elles (prosopopée des Lois) : les Lois indiquent qu’en désobéissant à la sanction qui pèse contre lui, Socrate porterait préjudice à l’ensemble de la cité. En effet, la cohésion de la cité est fondée sur l’autorité de ses lois ; or chaque acte de désobéissance contribue à affaiblir cette autorité. Ici, l’injustice commise ne concerne pas un individu, mais la société entière.

Néanmoins, la priorité du collectif sur l’individuel justifie‑t‑elle l’existence de mesures injustes à l’égard de certains individus ? Que faire lorsque les Lois elles‑mêmes prennent une décision qui va contre le bon droit ? En posant cette question, Socrate reconnaît que, même si les Lois ont pour fonction de définir ce qui est juste et injuste, elles peuvent entrer en conflit avec un principe supérieur de justice. La désobéissance est‑elle pour autant permise dans ce cas ?

H
De quoi sommes-nous redevables à l’égard des lois de l’État ?

Les Lois justifient par plusieurs arguments l’obéissance inconditionnelle que leur doit le citoyen : c’est aux Lois même qu’il doit sa naissance ; c’est à elles qu’il doit son éducation ; la désobéissance rompt une convention passée par le citoyen avec elles.

Dès sa naissance, l’individu vit dans une communauté régie par des lois ; la famille elle-même, en tant qu’unité dans laquelle l’enfant vient au monde, est garantie par les lois de la cité (les Lois font référence au mariage). En outre, tout citoyen reçoit une éducation garantie par les lois elles-mêmes. Platon exprime ici une conception très forte du politique : l’individu se définit comme membre d’une société politique et tous les aspects de son existence, même privés, sont liés à cette organisation juridique. Les Lois comparent même la relation du citoyen à l’État à la relation parent/enfant, et même maître/esclave.

En outre, le citoyen consent à obéir aux lois. Platon développe ici une conception proche de ce que seront les théories du contrat social : même si l’on ne trouve pas, comme chez Hobbes ou Rousseau, l’idée d’un pacte explicitement conclu entre les membres de la société, il y a bien un accord donné, accord tacite qui se manifeste par le comportement même du citoyen. En effet, les Lois soulignent que chacun peut quitter la cité si ses institutions ne lui conviennent pas. À partir du moment où le citoyen décide de rester, il adhère tacitement aux Lois et consent à leur obéir quoiqu’il arrive. Les Lois mentionnent en outre la possibilité qu’elles autorisent, pour le citoyen, de les convaincre qu’elles ont commis quelque chose d’injuste. Il y a en effet des recours légaux pour contester telles loi ou décision particulières.

Ainsi, il serait injuste, pour un citoyen qui adhère aux Lois de la cité, de leur désobéir, même en regard d’une décision injuste.

Les Lois soulignent que ces raisons s’appliquent à plus forte raison à Socrate. En effet, celui-ci a passé la quasi-totalité de sa vie à Athènes. Il a eu l’occasion d’étudier le système juridique d’autres cités, mais a décidé librement de rester à Athènes : cela prouve son adhésion profonde aux Lois de la cité. En outre, il serait incohérent pour lui de s’enfuir maintenant, alors qu’il a eu la possibilité, au cours de son procès, de demander l’exil et qu’il ne l’a pas fait. Enfin, s’il s’évade, il ne pourra pas mener une vie conforme à ses valeurs de justice – il sera contraint de vivre dans la clandestinité ou dans une cité pour laquelle il n’éprouve pas la même adhésion que pour Athènes par exemple.

Il n’est donc pas possible, pour un citoyen, de revendiquer un droit de désobéissance en raison de ce qu’il doit à la cité et de son engagement tacite, mais bien réel, à respecter l’autorité de ses lois.

Conclusion

Pour finir, les Lois rappellent la primauté absolue de la justice sur toute autre considération (réputation, soin des enfants, souci pour sa propre vie, etc.) et font même référence aux lois qui règnent dans l’au‑delà. Il vaut mieux pour Socrate mourir victime d’une injustice que survivre en étant lui‑même l’auteur d’une injustice. Socrate et Criton, se rangent à l’opinion des lois.

Importance de cette œuvre

Le Criton constitue une porte d’entrée dans la philosophie morale et politique de Platon. Il fait écho à des thèses fondamentales développées dans le Phédon ou le Gorgias. Il pose de manière originale la question de la désobéissance, en excluant par principe toute exception au devoir d’obéissance aux lois (dans un système comme celui d’Athènes du moins). Il constitue ainsi un contrepoint aux théories contemporaines de la désobéissance civile issues de Thoreau. Il préfigure également les doctrines du contrat social par la conception d’une convention entre le citoyen et les institutions de l’État.
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