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Texte 2


« On avait tout ce qu’il faut »





« On avait tout ce qu’il faut »


  On avait tout ce qu’il faut, c’est-à-dire qu’on mangeait à notre faim (preuve, l’achat de viande à la boucherie quatre fois par semaine), on avait chaud dans la cuisine et le café, seules pièces où l’on vivait. Deux tenues, l’une pour le tous-lesjours, l’autre pour le dimanche (la première usée, on dépassait celle du dimanche au tous-les-jours). J’avais deux blouses d’école. La gosse n’est privée de rien. Au pensionnat, on ne pouvait pas dire que j’avais moins bien que les autres, j’avais autant que les filles de cultivateurs ou de pharmacien en poupées, gommes et taille-crayons, chaussures d’hiver fourrées, chapelet et missel vespéral romain1.
  Ils ont pu embellir la maison, supprimant ce qui rappelait l’ancien temps, les poutres apparentes, la cheminée, les tables en bois et les chaises de paille. Avec son papier à fleurs, son comptoir peint et brillant, les tables et guéridons en simili-marbre2, le café est devenu propre et gai. Du balatum3 à grands damiers jaunes et bruns a recouvert le parquet des chambres. La seule contrariété longtemps, la façade en colombage, à raies blanches et noires, dont le ravalement en crépi était au-dessus de leurs moyens. En passant, l’une de mes institutrices a dit une fois que la maison était jolie, une vraie maison normande. Mon père a cru qu’elle parlait ainsi par politesse.
Ceux qui admiraient nos vieilles choses, la pompe à eau dans la cour, le colombage4 normand, voulaient sûrement nous empêcher de posséder ce qu’ils possédaient déjà, eux, de moderne, l’eau sur l’évier et un pavillon blanc.

  Il a emprunté pour devenir propriétaire des murs et du terrain. Personne dans la famille ne l’avait jamais été.
  Sous le bonheur, la crispation de l’aisance gagnée à l’arraché. Je n’ai pas quatre bras. Même pas une minute pour aller au petit endroit. La grippe, moi, je la fais en marchant. Etc. Chant quotidien.
  Comment décrire la vision d’un monde où tout coûte cher. Il y a l’odeur de linge frais d’un matin d’octobre, la dernière chanson du poste qui bruit5 dans la tête. Soudain, ma robe s’accroche par la poche à la poignée du vélo, se déchire. Le drame, les cris, la journée est finie. « Cette gosse ne compte rien ! ».
  Sacralisation obligée des choses. Et sous toutes les paroles, des uns et des autres, les miennes, soupçonner des envies et des comparaisons. Quand je disais, « il y a une fille qui a visité les châteaux de la Loire », aussitôt, fâchés, « Tu as bien le temps d’y aller. Sois heureuse avec ce que tu as ». Un manque continuel, sans fond.
  Mais désirer pour désirer, car ne pas savoir au fond ce qui est beau, ce qu’il faudrait aimer. Mon père s’en est toujours remis aux conseils du peintre, du menuisier, pour les couleurs et les formes, ce qui se fait. Ignorer jusqu’à l’idée qu’on puisse s’entourer d’objets choisis un par un. Dans leur chambre, aucune décoration, juste des photos encadrées, des napperons fabriqués pour la fête des mères, et sur la cheminée, un grand buste d’enfant en céramique, que le marchand de meubles avait joint en prime pour l’achat d’un cosy‑corner6.
Leitmotiv7, il ne faut pas péter plus haut qu’on l’a.



Annie Ernaux, La Place, 1983 © Éditions Gallimard.


1. Objet et livre de prière.
2. Faux marbre.
3. Revêtement de sol, bon marché (qui ressemble à du linoléum).
4. Ensemble des pans de bois qui recouvrent de nombreuses maisons normandes traditionnelles.
5. Résonne.
6. Meuble constitué d’un divan adossé à une étagère.
7. Phrase souvent répétée.

Éclairage

La période des « Trente Glorieuses » commence à la fin de la Seconde Guerre mondiale et dure jusqu’en 1975. Cette période se caractérise par de grands progrès techniques, une forte croissance économique et une hausse singulière de la consommation.
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L'image

En quoi cette publicité illustre‑t‑elle la modernité, telle qu’on la concevait dans les années 1950 ? Proposez une réponse en confrontant cette image et l’extrait de La Place ci-contre.





Publicité pour les cuisines American
Standard et les revêtements muraux
anti-salissures Glendura avril 1956
Publicité pour les cuisines American Standard et les revêtements muraux anti-salissures Glendura, avril 1956.
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Entrer dans le texte

1
Quels sont les détails qui soulignent que les parents d’Annie Ernaux ont vécu pendant les « Trente Glorieuses » ? (Éclairage)


Une aisance relative

2

a. Quel procédé Annie Ernaux emploie-t-elle à la fin du premier paragraphe ?

b. Que veut-elle souligner en employant ce procédé ?


3

a. Quels sont les indices qui montrent que les parents de l’auteure ne vivent pas dans l’opulence ?

b. Texte écho En quoi les deux textes se répondent-ils à ce sujet ?


4
Que pensez-vous de la réaction des parents quand Annie déchire sa robe ?


Un enracinement populaire

5

a. Quel est le point de vue utilisé par l’auteure de « Ceux qui admiraient... » à « ...et un pavillon blanc. » ?

b. Pensez-vous que la narratrice, adulte, soit d’accord avec cette opinion ?


6
GRAMMAIRE
« Sacralisation obligée des choses. »
a. Quelle est la particularité syntaxique de cette phrase ?

b. Relevez une autre phrase construite de façon identique.

c. Quel effet ce type de phrases produit-il ?


7

a. Par quel procédé la narratrice fait-elle entendre la langue populaire ?

b. Qu’a-t-il d’inhabituel ?



Vers le commentaire

8
Quel regard la narratrice porte-t-elle sur le comportement de ses parents ?


ORAL
Mettez-vous par deux. Tirez au sort le sujet et choisissez le point de vue (oui / non) que vous devrez défendre. Vous avez cinq minutes pour préparer des arguments et des exemples avant de débattre.
Un(e) troisième élève constitue le jury.
  • La possession de biens matériels rend-elle heureux ?
  • La modernité apporte-t-elle le bonheur ?

Vous pouvez vous enregistrer pour vous entraîner.
Enregistreur audio

Texte écho
Georges Perec, Les Choses (1965)

Dans ce récit, Georges Perec décrit le quotidien d’un jeune couple de classe moyenne dans les années 1960 et l’importance que prennent « les choses » dans leur vie.

  L’économique, parfois, les dévorait tout entiers. [...] Tout donnait à penser que, quand ils étaient un peu riches, quand ils avaient un peu d’avance, leur bonheur commun était indestructible ; nulle contrainte ne semblait limiter leur amour. Leurs goûts, leur fantaisie, leur invention, leurs appétits se confondaient dans une liberté identique. Mais ces moments étaient privilégiés ; il leur fallait plus souvent lutter : aux premiers signes de déficit, il n’était pas rare qu’ils se dressent l’un contre l’autre. Ils s’affrontaient pour un rien, pour cent francs gaspillés, pour une paire de bas, pour une vaisselle pas faite. Alors, pendant de longues heures, pendant des journées entières, ils ne se parlaient plus. [...]
  Entre eux se dressait l’argent.


Georges Perec, Les Choses, 1965, Éditions Julliard.

◈ Ressource complémentaire


Jean-Luc Seigle, En vieillissant les hommes pleurent (2012)


Dans un petit village d'Auvergne, au début des années 1960, la famille Chassaing est confrontée à l'entrée dans la société de consommation. Si le père, Albert, reste attaché à son mode de vie traditionnel, son épouse Suzanne voue un véritable culte à la modernité.

  Moderne était le seul mot auquel Suzanne se référait après Dieu puisqu’elle ne ratait jamais la messe du dimanche. Elle était convaincue que la vie moderne était la meilleure réponse à ses prières, après les années de privations et d’efforts qu’elle avait endurées pendant la guerre et à la Libération, juste après le retour de captivité de son mari. […] Ce fut donc avec la plus grande application et la plus grande dévotion qu’elle se mit à détruire le monde d’avant-guerre pour tenter d’y rebâtir un monde nouveau. […] La propreté était la preuve éclatante et incontestable de son engagement dans la vie moderne qui la conduirait, un jour, à fuir ce trou pour aller vivre dans un pavillon clés en main ou un appartement en ville, rempli de lumière, au dernier étage d’un immeuble neuf. [… L]a couronne de pain bis était maintenant posée sur un torchon blanc – non pour des raisons d’esthétique rustique et encore moins pour répondre à cette loi de la nature morte qui voudrait que le linge soit impliqué dans ce type de représentation, mais juste pour éviter que la croûte épaisse et trop cuite du pain ne rayât le Formica1 plus fragile que le plateau en chêne de l’ancienne table. […] C’était cette fragilité qui rendait, aux yeux de Suzanne, une table en Formica aussi précieuse que le service à thé en porcelaine de Chine enfermé dans le buffet de la salle à manger Henri II. Elle détestait ce mobilier tarabiscoté2 et espérait bien l’échanger contre une enfilade scandinave et six chaises en fer forgé qu’elle avait repérées au rayon « mobilier contemporain » des Galeries de Jaude. Elle la voulait depuis longtemps cette salle à manger ; et, pourtant, elle venait de renoncer à cette dépense, au profit d’un poste de télévision. L’antenne, installée sur le toit depuis la veille, confirma à tout le village la nouvelle dépense de Suzanne.

Jean-Luc Seigle, En vieillissant les hommes pleurent, 2012, Flammarion.

1. Revêtement plastifié très utilisé dans les années 1960 pour recouvrir le mobilier de cuisine.
2. Surchargé d'ornements.
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