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Texte et image

Un vertige à l'envers

DYS

Voyage au bout de la nuit

Après les champs de bataille de la Première Guerre mondiale et l’Afrique coloniale, Bardamu, le héros du roman, s’apprête à découvrir un nouveau lieu marquant de ce début du vingtième siècle : New York. Voici la première impression qu’il partage avec les autres immigrants lorsque leur bateau pénètre dans la baie de Manhattan.
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P
our une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous...
  Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait1 pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.
  On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur.
  [Après de longues semaines, notamment à Ellis Island, point de passage obligatoire pour tous les candidats à l’immigration, Bardamu s’aventure enfin dans les rues de Manhattan2.]
  En levant le nez vers toute cette muraille, j’éprouvai une espèce de vertige à l’envers, à cause des fenêtres trop nombreuses vraiment et si pareilles partout que c’en était écœurant.
  Précairement vêtu je me hâtai, transi3, vers la fente la plus sombre qu’on puisse repérer dans cette façade géante, espérant que les passants ne me verraient qu’à peine au milieu d’eux. Honte superflue. Je n’avais rien à craindre. Dans la rue que j’avais choisie, vraiment la plus mince de toutes, pas plus épaisse qu’un gros ruisseau de chez nous, et bien crasseuse au fond, bien humide, remplie de ténèbres, il en cheminait déjà tellement d’autres de gens, des petits et des gros, qu’ils m’emmenèrent avec eux comme une ombre. Ils remontaient comme moi dans la ville, au boulot sans doute, le nez en bas. C’était les pauvres de partout.
  Comme si j’avais su où j’allais, j’ai eu l’air de choisir encore et j’ai changé de route, j’ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway » qu’elle s’appelait. Le nom je l’ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous on avançait dans la lueur d’en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale. C’était comme une plaie4 triste la rue qui n’en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d’un bord à l’autre, d’une peine à l’autre, vers le bout qu’on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde. Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.
  C’était le quartier précieux, qu’on m’a expliqué plus tard, le quartier pour l’or : Manhattan.
Les textes principaux
  • 1932
    . Voyage au bout de la nuit
    LOUIS-FERDINAND CÉLINE
    6 questions associées
  • 1925
    . Manhattan Transfer
    JOHN DOS PASSOS
    4 questions associées
Les images
  • . Arrivée d’immigrants à Ellis Island
  • . Voyage au bout de la nuit
    Jacques Tardi
  • 1916
    . Hudson River Waterfront
    Colin Campbell. Cooper
100% numérique
Retrouvez une chanson de Serge Gainsbourg sur New York.
Le vocabulaire de céline
L’écriture de Céline se caractérise par l’emploi, choquant à l’époque, d’un vocabulaire populaire. Céline utilise l’argot et un niveau de langue familier et revendique un style qui lui permet de dénoncer certains travers de la société d’une façon plus explicite, en faisant ressortir par le lexique la brutalité du monde.
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Voyage au bout de la nuit

LOUIS-FERDINAND CÉLINE, Voyage au bout de la nuit, 1932, © Éditions Gallimard, 1972.

Voyage au bout de la nuit
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DYS

Voyage au bout de la nuit

Après les champs de bataille de la Première Guerre mondiale et l’Afrique coloniale, Bardamu, le héros du roman, s’apprête à découvrir un nouveau lieu marquant de ce début du vingtième siècle : New York. Voici la première impression qu’il partage avec les autres immigrants lorsque leur bateau pénètre dans la baie de Manhattan.
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P
our une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous...
  Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait1 pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.
  On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur.
  [Après de longues semaines, notamment à Ellis Island, point de passage obligatoire pour tous les candidats à l’immigration, Bardamu s’aventure enfin dans les rues de Manhattan2.]
  En levant le nez vers toute cette muraille, j’éprouvai une espèce de vertige à l’envers, à cause des fenêtres trop nombreuses vraiment et si pareilles partout que c’en était écœurant.
  Précairement vêtu je me hâtai, transi3, vers la fente la plus sombre qu’on puisse repérer dans cette façade géante, espérant que les passants ne me verraient qu’à peine au milieu d’eux. Honte superflue. Je n’avais rien à craindre. Dans la rue que j’avais choisie, vraiment la plus mince de toutes, pas plus épaisse qu’un gros ruisseau de chez nous, et bien crasseuse au fond, bien humide, remplie de ténèbres, il en cheminait déjà tellement d’autres de gens, des petits et des gros, qu’ils m’emmenèrent avec eux comme une ombre. Ils remontaient comme moi dans la ville, au boulot sans doute, le nez en bas. C’était les pauvres de partout.
  Comme si j’avais su où j’allais, j’ai eu l’air de choisir encore et j’ai changé de route, j’ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway » qu’elle s’appelait. Le nom je l’ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous on avançait dans la lueur d’en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale. C’était comme une plaie4 triste la rue qui n’en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d’un bord à l’autre, d’une peine à l’autre, vers le bout qu’on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde. Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.
  C’était le quartier précieux, qu’on m’a expliqué plus tard, le quartier pour l’or : Manhattan.
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