À bord d'un bateau naviguant sur la Seine, des lycéens sont impatients de de rentrer chez eux. Parmi eux figurent deux amis : un jeune noble, Alfred de Fierville, et le fils d'un artisan, Marcel Bertrand. Soudain, le bateau heurte un obstacle et commence à couler.
L'épouvante s'empara tout à coup des voyageurs [...]. Le capitaine lui-même s'écria, peut-être imprudemment : « Sauve qui peut ! » À ces mots, le
comte de Fierville, pour qui l'avenir était si brillant et qui tenait plus que tout
autre à la vie, s'élance, égaré par la frayeur, au milieu du fleuve, en appelant
à son secours ; mais sa voix est confondue avec celle des personnes entraînées, comme lui, par le cours rapide des eaux sous lesquelles il disparaît
et reparaît tour à tour. Bertrand l'aperçoit, s'élance de dessus le pont1, et,
nageant avec la vigueur et l'adresse d'un enfant du peuple élevé sur les
bords de la Seine, atteint son camarade épuisé par les vains efforts qu'il avait
faits, et presque sans connaissance, le saisit et l'amène sur le rivage, en face
du joli village de Saint-Port, où tous les deux font sécher leurs vêtements et
savourent, pressés dans les bras l'un de l'autre, les doux élans de l'amitié :
« Sans toi j'étais mort, dit Alfred, et quelques efforts que je fasse pour
m'acquitter2, je resterai toujours ton débiteur3.
– Je te devrai bien plus, répond Bertrand, puisque, tant que nous
vivrons, je ne pourrai jeter un regard sur toi sans tressaillir de joie : crois-moi, l'obligé4 n'est pas le plus heureux. »
Ils furent bientôt rejoints par leurs camarades [...]. On conçoit5 les
félicitations et les serrements de main que reçut Bertrand : ce trait de
dévouement6 le rendit plus cher encore à ses jeunes amis ; et chacun [...]
répandit7 dans tout l'arrondissement8 de Melun le généreux dévouement
du jeune Bertrand, dont le père […] disait à qui voulait l'entendre :
« C'est bien ! c'est très bien !… Mon fils n'a fait que son devoir. »
La comtesse de Fierville, à qui son cher Alfred fit le récit fidèle du danger
qu'il avait couru et de l'héroïque secours de son jeune camarade,
voulut elle-même lui en témoigner sa reconnaissance. Elle se rendit donc
à Melun chez le tonnelier9 Bertrand, qu'elle félicita d'avoir un pareil fils, et
voulut remettre à ce dernier une bourse contenant un assez grand nombre
de napoléons10.
« Ce n'est point avec de l'or, lui dit le jeune lycéen, que j'ai sauvé mon
camarade, mais avec mes bras, et ce n'est que dans les siens que je puis
trouver ma récompense.
– Bien, Marcel ! lui dit son père, en lui serrant la main, c'est très bien ! »
La comtesse, convaincue qu'elle ne pourrait s'acquitter avec de l'or, eut
recours à de pressantes11 invitations qu'elle fit au jeune Bertrand, de venir passer une partie de ses vacances à sa terre,
où il pourrait [...] trouver tous les amusements
d'une société nombreuse et choisie.
« Du tout, du tout ! répond le père Bertrand :
vous lui feriez accroire12 qu'il est un grand
personnage. »
1. Le pont d'un bateau
correspond au plancher
supérieur, là où l'on
circule et patiente
durant la traversée.
2. Rembourser mes dettes.
3. J'aurai toujours
une dette envers toi.
4. Celui qu'on a aidé.
5. Imagine.
6. Disposition à aider,
à servir, voire
à se sacrifier.
7. Fit connaître.
8. Ici, la région, le territoire.
9. Artisan qui fabrique
et répare des tonneaux.
10. Pièces d'or.
11. Insistantes.
12. Croire à tort.