Elle leva sa main vers le regard de Marius, et Marius au milieu de cette
main vit un trou noir.
– Qu'avez-vous donc à la main ? dit-il.
– Elle est percée.
– Percée !
– Oui.
– De quoi ?
– D'une balle.
– Comment ?
– Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue1 ?
– Oui, et une main qui l'a bouché.
– C'était la mienne.
Marius eut un frémissement :
– Quelle folie ! Pauvre enfant ! Mais tant mieux, si c'est cela, ce n'est
rien. Laissez-moi vous porter sur un lit. On va vous panser2, on ne meurt
pas d'une main percée.
Elle murmura :
– La balle a traversé la main, mais elle est sortie par le dos. C'est inutile
de m'ôter d'ici. Je vais vous dire comment vous pouvez me panser, mieux
qu'un chirurgien. Asseyez-vous près de moi sur cette pierre. [...]
Elle avait un air insensé, grave et navrant3. Sa blouse déchirée montrait
sa gorge nue. Elle appuyait en parlant sa main percée sur sa poitrine où il
y avait un autre trou, et d'où il sortait par instant un flot de sang comme
le jet de vin d'une bonde4 ouverte.
Marius considérait cette créature infortunée5 avec une profonde compassion. [...]
– Maintenant, pour ma peine, promettez-moi...
Et elle s'arrêta.
– Quoi ? demanda Marius.
– Promettez-moi !
– Je vous promets.
– Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai
morte. Je le sentirai.
Elle laissa retomber sa tête sur les genoux de Marius et ses paupières se fermèrent. Il crut cette pauvre âme partie. Éponine restait immobile ; tout à coup, à l'instant où Marius la croyait à jamais endormie, elle ouvrit lentement ses yeux où apparaissait la sombre profondeur de la mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait déjà venir d'un autre monde :
– Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j'étais un peu amoureuse de vous.
Elle essaya encore de sourire et expira.
1. Qui vous visait.
2. Vous mettre un bandage.
3. Qui provoque la pitié.
4. Trou percé dans un
tonneau pour le vider.
5. Malchanceuse.