Quand Dinadan1 voit Ségurant en selle, il monte à son tour, et tous deux chevauchent jusqu'à la quintaine2. Dès leur arrivée, Ségurant la saisit, l'enlève et se met à sa place. Voyant cela, Dinadan se précipite aussitôt sur lui, la lance à la main, et frappe sur l'écu3 de toutes ses forces, si violemment qu'il brise sa lance, comme s'il avait frappé une montagne. Sous la force du choc, le cheval de Dinadan lève les jambes de devant et perd l'équilibre en arrière. Et si Dinadan ne s'était jeté de côté, jamais plus il n'aurait plaisanté, car le cheval se renversa sur le dos.
Après s'être relevé, Dinadan crie aux autres chevaliers : « Seigneurs chevaliers, maintenant que j'ai frappé le premier coup, précipitez-vous sur lui et il vous arrivera ce qui m'est arrivé ou mieux encore ! » Alors s'élance le roi Baudemagus, la lance baissée, et il frappe l'écu de Ségurant si rudement qu'il brise sa lance jusqu'à la garde4, mais celui-ci ne fléchit5 pas pour autant. Ensuite s'élance le roi des Cent Chevaliers qui le frappe si rudement qu'il brise sa lance, puis continue sa course.
Que vous dire ? Après ces deux-là, tous les chevaliers de grande valeur portèrent des coups sur Ségurant, mais celui-ci ne fléchit pour autant et ne vacilla ni peu ni prou6. Quand Ségurant vit qu'ils avaient tous frappé et qu'ils étaient déjà retournés à leur bannière, il saisit une lance et se précipite sur eux tous. Au milieu de la lice7, il rencontre le roi de Sorelois et le frappe si fort qu'il le renverse avec son cheval, puis frappe le roi Baudemagus et le désarçonne8 aussi, puis fait de même avec un autre
chevalier. Que vous dire ? Il renversa la plupart des preux9 chevaliers du
bon Galehaut qui étaient venus là ; et il les aurait tous renversés, s'ils ne
s'étaient enfuis.
Quand Ségurant voit leur défaite, il revient sur ses pas et se met à la
place de la quintaine. Tous les preux chevaliers y accourent alors pour
voir cet exploit. Même le roi Arthur y vient en compagnie de nombreux
chevaliers du royaume de Logres10. Alors, un corps de chevaliers d'Irlande
se dirige sur Ségurant et, les uns après les autres, ils se précipitent sur lui
et brisent leurs lances, mais cela semble ne lui faire ni chaud ni froid. Puis
un chevalier d'Irlande prend une lance extrêmement épaisse et courte et
dit à ses compagnons : « En vérité, il faut que l'un de nous deux morde
la poussière. » Alors il se précipite sur Ségurant aussi vite que son cheval
le peut ; la lance était robuste, résistante, solide et impossible à briser. Ségurant, bien ferme sur ses étriers11, ne vacille ni ne fléchit plus que ne le ferait une tour. Le cheval du chevalier lève alors les jambes de devant, tombe à la renverse et écrase le chevalier, en lui tombant dessus.
Quand les autres virent cela, aucun ne fut assez hardi12 pour oser frapper Ségurant d'une lance aussi rigide. Que vous dire ? Tous les chevaliers de ce corps d'Irlande brisèrent leurs lances sur l'écu de Ségurant, puis retournèrent à leur bannière. Ségurant s'élance alors sur eux et les renverse comme s'ils étaient des bêtes. Après les avoir renversés, il s'en retourne et se remet à la place de la quintaine. Le roi Arthur, qui le regarde très attentivement, en parle au roi Urien :
« Sire, fait le roi Urien, pour sûr, vous dites vrai, mais si vous voulez m'en croire, laissez-le planté là autant qu'il voudra et faites commencer le tournoi. »
1. Chevalier connu
pour son sarcasme
et ses provocations.
2. Mannequin fixé
sur un poteau et utilisé
lors des tournois.
3. Bouclier.
4. Partie de la lance
qui protège la main.
5. S'incline.
6. Ne perdit absolument
pas son équilibre.
7. Espace dédié
aux affrontements.
8. Fait tomber de cheval.
9. Courageux.
10. Royaume du roi Arthur.
10. Bouclier.
11. Anneaux métalliques dans lesquels le cavalier glisse ses pieds.
12. Brave.