Depuis longtemps, Victoria rêvait de dangers, de poursuivants armés,
d'amis qui se battraient pour elle à l'épée, de rivières à traverser à la nage
traquée1 par des ours. Oui, des ours. Elle voulait une maison sur pilotis2,
un bonnet en fourrure, des chevaux sauvages, des missions en Sibérie ou
dans l'espace. Elle voulait des parents otages des Pygmées3 qu'il serait
impossible de libérer. Elle rêvait d'un chien qui lui arriverait au menton et la protégerait des lions venus boire dans le lac où
elle se laverait une fois par mois, maximum.
Victoria voulait une vie d'aventures, une
vie folle, une vie plus grande qu'elle.
Et l'on disait tout autour d'elle :
« Victoria rêve. »
Car Victoria habitait rue de la
Patinoire, dans la petite ville de Chaise-sur-le-Pont. La ville la plus calme du
monde occidental. Elle allait au collège Pierre-Martial, à l'ombre des
tours de la cité des Aubépines. Aucun Pygmée n'avait jamais touché à ses parents,
qui la forçaient à se laver tous les soirs. Pire
encore, aucune créature n'était jamais tombée amoureuse de sa sœur aînée et n'avait
eu la bonne idée de l'emmener pour toujours
sur sa planète.
Non, sa maison n'était pas sur pilotis : elle
était comme celle des voisins de gauche,
comme celles des voisins de droite et des voisins de derrière. Victoria n'avait pas de chien,
pas de chevaux, pas de vrais amis. Rien. [...]
Elle n'avait pas même un ou deux ennemis au
visage tatoué qui auraient pu la provoquer au
sabre sur un bateau corsaire, pas même un
singe apprivoisé dans sa poche, pas même un
chapeau de mousquetaire pour se promener
sous la lune.
1. Poursuivie.
2. Posée sur des troncs de bois
enfoncés dans l'eau.
3. Peuple d'Afrique centrale.