PHILIPIN. – Quoique je sois votre valet,
Monsieur, je vous le dis tout net,
Dussé-je1 attirer votre haine,
Que ce me ferait trop de peine
De garder dans votre maison,
Ou plutôt dans une prison,
Longtemps votre fille Isabelle.
Elle est bien riche, elle est fort belle ;
Elle a quantité de galants2
Qui sentent des feux violents3.
De plus, elle est un peu coquette,
Et veut qu'on lui conte fleurette4.
LE VIEILLARD. – Je sais tout ce que tu me dis.
C'est ce qui cause mes ennuis :
Que5 je la querelle et la gronde,
Elle caresse6 tout le monde
Sans appréhender mon courroux7.
PHILIPIN. – Eh ! que ne la mariez-vous ?
LE VIEILLARD. – Je le voudrais mais...
PHILIPIN. – Quoi, mon maître ?
LE VIEILLARD. – Je crains bien...
PHILIPIN. – Vous craignez peut-être
Qu'elle rencontre un débauché8 ?
LE VIEILLARD. – Vraiment, j'en serais bien fâché.
Mais ce n'est pas toute ma crainte :
Je sens une plus forte atteinte.
PHILIPIN. – Qu'il soit brutal ? Qu'il soit jaloux ?
Ou qu'il ne l'assomme de coups ? [...]
Craignez-vous qu'elle ait un avare ?
Ou bien que ce soit un barbare ? [...]
Qu'il soit trop docte9, ou qu'il soit âne ?
Voudriez-vous homme de soutane10,
Homme d'épée ou bien marchand ?
Ce premier peut être méchant.
LE VIEILLARD. – Je ne crains rien que pour ma bourse11,
Qu'il faudrait vider sans ressource
Pour quelque efféminé galant,
Qui viendrait faire l'opulent12
Et qui n'aurait possible guère...
PHILIPIN. – Que diable en voulez-vous donc faire ?
LE VIEILLARD. – Qu'elle attende après mon trépas13,
Autrement, qu'on n'en parle pas.
PHILIPIN. – Enfin, mon maître, c'est-à-dire
Que, si la mort ne vous désire,
Isabelle pourra souffrir.
LE VIEILLARD. – Ah ! c'est trop longtemps discourir.
J'ai bien autre chose à t'apprendre
Qui, sans doute, va te surprendre :
Sache que tel que tu me vois,
Amour me fait encor14 la loi,
Et que j'aurais bien le courage
De m'engager au mariage ;
Que cela pourrait arriver
Quand ma fille en devrait crever15.
Je m'en vais dans ma métairie16 :
Empêche sa galanterie17,
Car, pour bien régir18 ma maison,
Je te connais, brave garçon,
Et m'en remets à ta conduite.
1. Même si je devais.
2. Jeunes hommes qui aimeraient l'épouser.
3. Qui éprouvent une grande passion pour elle.
4. Qu'on cherche à la séduire.
5. Même si.
6. Flatte, est gentille avec.
7. Sans craindre ma colère.
8. Qui vit dans les excès.
9. Savant.
10. Un homme du clergé.
11. Mon argent.
12. Le riche.
13. Ma mort.
14. Orthographe possible à cette époque et qui permet d'avoir deux syllabes au lieu de trois.
15. Même si ma fille devait en mourir.
16. Ferme.
17. Empêche-la de flirter.
18. Gérer.