[« ] Vous plaisantez ?
– Non, cher seigneur, répond Renart. J'ose vous dire, sur ma tête, que vous aurez belle allure lorsque vous aurez revêtu la bure1 par-dessus votre pelisse2 grise. Il n'y aura pas d'aussi beau moine dans l'Église.
– Aurai-je tant de poisson que je serai guéri de ce mal qui m'accable ?
– Autant que vous pourrez en manger, lui répond Renart. Mais faites-vous tonsurer3, couper et raser la barbe. »
Isengrin commence à gronder quand il entend parler d'être rasé, mais il se ravise :
« Il le faut bien, compère4. Dépêchez-vous de me raser !
– Vous aurez une large et grande tonsure dès que l'eau sera chaude », se hâte de lui répondre Renart.
Vous allez pouvoir entendre maintenant une bonne farce. Renart a mis l'eau sur le feu jusqu'à ce qu'elle soit bouillante, puis il revient devant Isengrin et fait passer sa tête par une ouverture à côté de la porte5. Isengrin tend le cou. Renart, convaincu qu'il est stupide, lui jette l'eau bouillante en la versant sur sa tête. Isengrin secoue la tête, montre les dents et fait mauvais visage. Il se jette en arrière en criant :
« Renart, je suis mort, soyez maudit ! Vous m'avez fait une trop grande tonsure !
– Seigneur, vous n'êtes pas tout seul à l'avoir, tout le couvent6 l'a ainsi.
– Je crois que vous mentez, répond Isengrin.
– Pas du tout, seigneur, n'en soyez pas contrarié. Mais il va vous falloir, pour cette première nuit, être mis à l'épreuve, selon la règle du saint ordre.
– Je ferai volontiers ce qu'exige l'ordre, vous auriez tort d'en douter. »
Renart reçoit l'engagement pris par Isengrin qu'il ne leur causera aucun tort et qu'il se conduira selon ses désirs. Renart en a tant fait et tant raconté qu'il l'a complètement abruti. Il sort de chez lui par-derrière et rejoint Isengrin, qui se plaignait amèrement d'avoir été si près tondu qu'il ne lui restait ni peau ni poil. Sans plus parler ni attendre, tous les deux partent d'ici, Renart devant suivi d'Isengrin, jusqu'à ce qu'ils arrivent près d'un vivier7.
La nuit est glaciale et le vivier est gelé. Un trou a été fait dans la glace et près du trou se trouve un seau.
Parvenu à cet endroit, Renart regarde son compère :
« Approchez, seigneur, lui dit-il, il y a là la quantité de poissons ainsi que l'instrument avec lequel nous pêchons les anguilles, les barbeaux8 et d'autres poissons bons et beaux.
– Frère Renart, dit Isengrin, prenez-le et attachez-le-moi bien à la queue. C'est apparemment ainsi que vous faites quand vous voulez avoir une bonne pêche. »
Renart le prend et le lui noue à la queue du mieux qu'il peut.
« Frère, dit-il, il faut maintenant vous tenir sans bouger pour que les poissons approchent. »
Puis il se cache dans un buisson, le museau entre les pattes, de manière à observer Isengrin qui reste au bord du trou, la queue plongée dans l'eau. Le seau se remplit de glaçons et la queue est prise dans la glace.
Isengrin commence à se soulever, pensant remonter le seau, il fait des tentatives de toutes sortes, il ne sait que faire, s'affole et appelle Renart. Il ne veut pas rester ici plus longtemps, car l'aube était déjà apparue. [...] « Renart, il y en a trop, j'en ai tellement pris que je ne saurais le dire ! »
Renart se mit à rire en lui disant brutalement qu'à tout convoiter on perd tout.
1. Vêtement religieux.
2. Fourrure.
3. Raser les cheveux comme un moine, c'est-à-dire uniquement sur le dessus de la tête.
4. Mon ami.
5. Isengrin est toujours devant la porte d'entrée.
6. Tous les moines. Le couvent est l'endroit où vivent les moines.
7. Étang où on élève des poissons.
8. Poissons d'eau douce.