Il sprinta jusqu'au bout de la digue entourée de bateaux chavirés puis s'arrêta net, torse bombé, griffes plantées dans le bois, fouillant l'horizon de tous les organes possibles – oreilles, nez, yeux : et ces derniers lui indiquèrent, les premiers, la présence de dauphinss : des souffles blancs jaillissaient de l'horizon.
Il agita ses pattes avant, le cœur battant : il aurait aimé jouer avec ces silhouettes filantes comme avec les cafards. S'ils se rapprochaient un peu, s'ils nageaient dans sa direction, il se jetterait à l'eau.
Comme les colonies de perroquets, les clans de dauphins avaient profité de l'apocalypse.
Plus de vacarme maritime, plus de filets arrachant vers la surface la nourriture du monde, plus de moteurs Kawasaki1 : on s'entendait à nouveau parler sur de plus longues distances, et le gazouillis des poissons avait repris aussi, plus riche et plus harmonieux que jamais. Dauphins à long bec et tursiops2 partageaient le courant, ils étaient bien deux cents – les uns bondissant en simple parenthèse, les autres s'élançant si haut qu'ils tournaient trois fois sur eux-mêmes avant de rejoindre la conversation, et la course.
Là-bas, on nous regarde encore
Les dauphins n'avaient pas vu suffisamment de jaguars dans leur vie pour identifier celui-là d'aussi loin, mais les trépignements du félin au bout de sa jetée ne leur avaient pas échappé.
Le passage d'un navire dans leur trajectoire, quelques heures plus tôt, les avait rendus plus heureux que d'habitude – le premier depuis des semaines, or les pires montagnes ambulantes provoquaient paradoxalement les meilleures vagues. Celle-ci leur avait rappelé les souvenirs du monde d'avant, infernal, dangereux, excitant, où grognaient en permanence des milliers d'hélices.
Ils infléchirent3 leur nage et filèrent vers la digue.
Le jaguar s'apprêta à sauter, comprenant que son souhait venait d'être exaucé.
Quand les premiers dauphins apparurent à quelques mètres de lui, il plongea dans le courant, toutes griffes sorties – percuté au vol par un tursiop qui plongea plus profond que les autres pour étouffer le choc.
Assommé, le jaguar but la tasse, puis entreprit de nager contre le courant, pour s'éloigner de la rive et rejoindre le gros du clan. Des dizaines de dauphins l'entourèrent, monstres jaillissant au-dessus de lui – ses notions de perspective balbutiantes4 l'avaient perdu : ces créatures étaient beaucoup plus massives que des cafards.
Demi-tour, on abandonne, c'est horrible
Massive aussi, la structure que venait de sécréter5 l'horizon.
Il s'immobilisa, vit les dauphins partir en direction de la chose. Il voulut feuler6, mais se prit une giclée d'eau salée dans la gueule.
La structure grossissait, bourdonnante. Il n'en avait jamais vu de telle, sentit qu'il fallait regagner la terre ferme.
1. Compagnie japonaise fabriquant des motos et des jet-skis.
2. Grands dauphins.
3. Modifièrent la direction.
4. Imprécises.
5. Produire.
6. Crier à la manière de certains félins comme le tigre, le jaguar.