Les oursons n'aiment pas la ville. Non qu'elle sente si mauvais que ça – ils ont appris à reconnaître les odeurs, à les supporter malgré tout – mais chaque fois qu'elle les y emmène, leur mère diffuse une colère sourde. Elle gronde beaucoup et donne des coups de patte dès qu'ils s'éloignent trop. Elle vient ici par nécessité : en ce moment, la nourriture est rare, les proies au fumet musqué1 sont encore enfermées.
L'ourse évite de s'attarder, même si cela signifie un ventre creux, des pattes qui font mal et une rencontre houleuse2 avec un congénère3. Deux fois déjà, elle a affronté un grand mâle bagarreur et affamé. La première, elle a réussi à le chasser. La seconde, elle n'en a pas eu le temps. Il y a eu une détonation. L'agresseur s'est effondré, effrayant les petits. Dans l'air, un parfum de brûlé, de peur et de mort.
Et puis, il y a les chiens, avec leurs aboiements incessants, leur excitation mêlée d'effroi, leur avidité lorsqu'ils chassent en meute. Leur mère en tue souvent. La chair n'a pas bon goût, mais remplit l'estomac mieux que les détritus trouvés près des habitations. L'ourse a appris à se méfier des mâtins4 et des hommes dont ils portent l'odeur. À les fuir, ou à attaquer, très vite. Seulement si on est sûr de l'emporter.
En dépit de sa défiance5, elle s'aventure de plus en plus près de leurs tanières poisseuses de relents nauséabonds6.
Ces jours-ci, les voies sont désertes et boueuses. Le ciel déverse des trombes d'eau qui imbibent leur fourrure et troublent leurs sens. Ils tournent en rond, se contentent de restes de pain mou, de poisson trop salé.
1. Qui sentent le musc.
2. Mouvementée.
3. Un semblable.
4. Gros chiens de garde.
5. Malgré sa prudence.
6. Dégoûtantes à cause de leurs odeurs infectes.