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Un étrange témoignage
P.382-383

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Un étrange témoignage






PIERRE CHAINE

(1882-1963)


PIERRE CHAINE (1882-1963) est un écrivain français. Quand éclate la Première Guerre mondiale, il est très tôt envoyé au combat. C’est dans les tranchées, en 1915, qu’il écrit le récit satirique qui le rendra célèbre : Mémoires d’un rat, d’abord publié en feuilleton dans un journal pacifiste très populaire. En 1918, Pierre Chaine écrira la suite : Commentaires de Ferdinand, ancien rat de tranchées.

PIERRE CHAINE, Mémoires d’un rat

Voici le début du récit. Le narrateur se présente et présente son projet d’écriture.

  Je ne suis pas un rat d’opéra ; n’attendez pas de moi des récits polissons ni des contes égrillards1. Je ne suis pas non plus un rat de cave dont les lumières pourraient être utiles aux amateurs de pinard. Enfin ce serait m’offenser que de me confondre avec un vil2 rat d’hôtel. Né dans les camps, j’ai connu, dès l’âge le plus tendre, le tumulte des champs de bataille ; mes parents m’ont nourri d’espoirs glorieux et de détritus militaires. Vous avez déjà deviné que l’auteur de ces lignes est un des innombrables rats de tranchées qui, de la mer aux Vosges, ont juré de tenir, eux aussi, « jusqu’au bout ! » [...]
  L’histoire impartiale3 dira un jour quel fut notre rôle. Combien de soldats se seraient laissé surprendre par l’ennemi, si notre activité nocturne n’avait stimulé leur vigilance ! Grâce à nous, le poilu ne dort jamais que d’un oeil.
  Malgré nos services, les ingrats se plaignent de notre importunité4 ! Ils ne devraient pas oublier, au moins, le commode prétexte que nous leur fournissons pour obtenir le renouvellement des vivres de réserve et des effets5 de toutes sortes : des rats les ont mangés ! [...]

  La prose des journaux a donné aux lecteurs l’habitude d’un tel diapason6 que le ton de mes mémoires va leur paraître bien terne. Le plat que je leur sers est fade en vérité comparé aux ragoûts épicés que cuisinent les grands quotidiens. On ne retrouvera pas sous ma plume l’héroïsme souriant et bavard des « récits du front », ni les blessés qui refusent de se faire évacuer, ni les mutilés impatients de retourner au feu, ni les morts qui veulent rester debout. Un humble rat de tranchée ne peut offrir qu’une littérature plus terre à terre.
  Du moins ne relèvera-t-on pas dans mon texte ces grossières erreurs qui font la joie des combattants. [...]

  D’autres ne se complaisent que dans l’étalage ou plus exactement dans l’étal d’une répugnante boucherie. Ce ne sont que ventres ouverts, tripes au soleil, cervelles jaillissantes, cadavres grouillants et autres horreurs.
  J’avoue, quant à moi, avoir toujours détourné la tête en traversant les charniers7 de la guerre moderne. Si j’avais pu ne pas respirer, je me serais de même épargné les pestilences8 de l’atmosphère.
  À quoi bon ces descriptions malsaines puisqu’elles n’ont pas le pouvoir de supprimer les guerres ? Ces tableaux sont douloureux s’ils évoquent en nous des visions vécues. Ils sont inutiles s’ils s’adressent à l’imagination des curieux : rien ne pourra jamais donner la sensation d’un champ de bataille à celui qui n’en a pas vu. Avant cette guerre, il existait déjà sur ce sujet des descriptions réalistes et ceux qui les avaient lues ont été surpris par la réalité.
  On peut donc affirmer hardiment que toute description de bataille, où l’auteur s’attache à pousser le côté macabre et répugnant du décor, ne répond pas à la vision qu’en a eue le soldat.


PIERRE CHAINE, Mémoires d’un rat, partie I, chapitre 1, © Éditions Magnard, 2015.

1. Polissons, coquins.
2. Méprisable.
3. Juste, objective.
4. Fait de déranger.
5. Affaires.
6. D’une telle harmonie.
7. Fosses où l’on entasse les cadavres.
8. Puanteurs.

Mémoire d’un rat

PASSERELLE HISTOIRE

Retrouvez le chapitre d’histoire sur la Première Guerre mondiale.

Vente des journaux sur un éventaire

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L’image

1
Quels rôles les journaux pouvaient-ils jouer pendant la guerre ?



2
La censure a été rétablie dès 1914. Pourquoi, à votre avis ?



3
Dans le journal Le Matin du 15 septembre 1914, on pouvait lire : « Les éclats d’obus vous font seulement des bleus. » Que pensez-vous de cette « information » ? Quel est son but ?



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Le texte

COMPÉTENCE - Je lis des textes variés et me sers de mes connaissances culturelles pour les comprendre

Un narrateur particulier

1
a) Qu’est-ce que le narrateur de ce récit a de particulier ? b) À quels types de texte cela vous fait-il penser ? Justifiez votre réponse.



2
Quelles informations donne-t-il sur lui ?



3
a) Quelle est sa revendication aux lignes 9 (« L’histoire impartiale dira un jour ») à 15 (« des rats les ont mangés ! [...] ») ? b) Qu’en pensez-vous ?



Des Mémoires

4
Le narrateur apprécie-t-il la façon dont les journaux traitent de la guerre ? Pourquoi ? Expliquez précisément.



5
a) Quelle figure de style relevez-vous au début du quatrième paragraphe (l. 16 « La prose des journaux » à 26 « plus terre à terre. » ) ? b) Quelle crainte exprime-t-elle ?



6
a) Quelle autre figure de style identifiez-vous dans la phrase suivante (« Du moins ne relèvera-t-on pas dans mon texte ces grossières erreurs qui font la joie des combattants. [...] ») ? Que souligne-t-elle ? b) Quels buts le narrateur se donne-t-il en écrivant ce récit ?



7
À votre avis, pourquoi l’auteur n’écrit-il pas de « vrais » Mémoires, en son nom propre ?



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