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Texte 5


Jean de La Fontaine, « Les obsèques de la lionne » (1678)





Henri Rousseau, Le lion, ayant faim, se jette sur l’antilope (détail), 1905, huile sur toile, Fondation Beyeler, Bâle, Suisse.
Henri Rousseau, Le lion, ayant faim, se jette sur l’antilope (détail), 1905, huile sur toile, 200 × 301 cm, Fondation Beyeler, Bâle, Suisse.

Ressources complémentaires

Jean de La Fontaine, « Le Satyre et le passant » (1668)

Jean de La Fontaine, « Le Satyre et le passant » (1668)

Au fond d’un antre sauvage
Un Satyre et ses enfants
Allaient manger leur potage,
Et prendre l’écuelle aux dents1.

On les eût vus sur la mousse,
Lui, sa Femme, et maint Petit ;
Ils n’avaient tapis ni housse,
Mais tous fort bon appétit.

Pour se sauver de la pluie,
Entre un Passant morfondu.
Au brouet on le convie.
Il n’était pas attendu.

Son Hôte n’eut pas la peine
De le semondre2 deux fois.
D’abord avec son haleine
Il se réchauffe les doigts.

Puis sur le mets qu’on lui donne,
Délicat, il souffle aussi.
Le Satyre s’en étonne :
– Notre hôte, à quoi bon ceci ?

– L’un refroidit mon potage ;
L’autre réchauffe ma main.
– Vous pouvez, dit le Sauvage,
Reprendre votre chemin.

Ne plaise aux Dieux que je couche
Avec vous sous même toit !
Arrière ceux dont la bouche
Souffle le chaud et le froid !


Jean de La Fontaine, « Le Satyre et le passant », Fables, Livre V, 1668


1. Ils mangent sans cuillère.
2. Prier.

Jean de La Fontaine, « Les Animaux malades de la peste » (1678)

Jean de La Fontaine, « Les Animaux malades de la peste » (1678)

   Un mal qui répand la terreur,
   Mal que le ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron1,
   Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
   On n’en voyait point d’occupés
À chercher le soutien d’une mourante vie ;
   Nul mets n’excitait leur envie ;
   Ni loups ni renards n’épiaient
   La douce et l’innocente proie ;
   Les tourterelles se fuyaient :
   Plus d’amour, partant2 plus de joie.
Le lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
   Je crois que le ciel a permis
   Pour nos péchés cette infortune.
   Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
   On fait de pareils dévouements.
Ne nous flattons donc point3; voyons sans indulgence
   L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
   J’ai dévoré force moutons.
   Que m’avaient-ils fait ? nulle offense ;
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
   Le berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut : mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ;
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
   Que le plus coupable périsse.
Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur,
   En les croquant, beaucoup d’honneur ;
   Et quant au berger, l’on peut dire
   Qu’il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
   Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le renard ; et flatteurs d’applaudir.
   On n’osa trop approfondir
Du tigre, ni de l’ours, ni des autres puissances,
   Les moins pardonnables offenses :
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’âne vint à son tour, et dit : J’ai souvenance
   Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et, je pense,
   Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ;
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
À ces mots, on cria haro sur le baudet.
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
   Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait. On le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.


Jean de La Fontaine, « Les Animaux malades de la peste », Fables, Livre VII, 1678


1. Fleuve des Enfers (du royaume des Morts) dans la mythologie grecque.
2. Par conséquent.
3. Ne nous voyons pas meilleurs que nous sommes.

Jean de La Fontaine, « Le Rat qui s’est retiré du monde » (1678)

Jean de La Fontaine, « Le Rat qui s’est retiré du monde » (1678)

   Les Levantins1 en leur légende
Disent qu’un certain rat, las des soins2 d’ici-bas,
   Dans un fromage de Hollande
   Se retira loin du tracas.
   La solitude était profonde,
   S’étendant partout à la ronde.
Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.
   Il fit tant, de pieds et de dents,
Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage
Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?
Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens
   À ceux qui font vœu d’être siens.
   Un jour, au dévot personnage
   Des députés du peuple rat
S’en vinrent demander quelque aumône légère :
   Ils allaient en terre étrangère
Chercher quelque secours contre le peuple chat ;
   Ratopolis3 était bloquée :
On les avait contraints de partir sans argent,
   Attendu l’état indigent
   De la république attaquée.
Ils demandaient fort peu, certains que le secours
   Serait prêt dans quatre ou cinq jours.
   Mes amis, dit le solitaire,
Les choses d’ici-bas ne me regardent plus :
   En quoi peut un pauvre reclus
   Vous assister ? que peut-il faire
Que de prier le ciel qu’il vous aide en ceci ?
J’espère qu’il aura de vous quelque souci.
   Ayant parlé de cette sorte,
   Le nouveau saint ferma sa porte.

   Qui désigné-je, à votre avis,
   Par ce rat si peu secourable ?
   Un moine ? Non, mais un dervis4 :
Je suppose qu’un moine est toujours charitable.


Jean de La Fontaine, « Le Rat qui s’est retiré du monde », Fables, Livre VII, 1678


1. Habitants du Levant (de l’Orient).
2. Soucis, problèmes.
3. Nom comique donné à la capitale des rats.
4. Derviche : religieux turc menant une vie d’austérité.

Jean de La Fontaine, « Le Chat, la Belette et le petit Lapin » (1678)

Jean de La Fontaine, « Le Chat, la Belette et le petit Lapin » (1678)

   Du palais d’un jeune Lapin
   Dame Belette, un beau matin,
   S’empara : c’est une rusée.
Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates1, un jour
Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour
   Parmi le thym et la rosée.
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.
La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
Ô dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraître ?
Dit l’animal chassé du paternel logis.
   Holà ! Madame la Nelette,
   Que l’on déloge sans trompette2,
Ou je vais avertir tous les rats du pays.
La Dame au nez pointu répondit que la terre
   Était au premier occupant.
   C’était un beau sujet de guerre,
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant !
   Et quand ce serait un Royaume,
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
   En a pour toujours fait l’octroi3
À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
   Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi.
Jean Lapin allégua la coutume et l’usage4 : Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
Le premier occupant, est-ce une loi plus sage ?
   Or bien, sans crier davantage,
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.
C’était un chat vivant comme un dévot ermite,
   Un chat faisant la chattemite5,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
   Arbitre expert sur tous les cas.
   Jean Lapin pour juge l’agrée.
   Les voilà tous deux arrivés
   Devant sa majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,
Approchez : je suis sourd, les ans en sont la cause.
L’un et l’autre approcha, ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
   Grippeminaud le bon apôtre,
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.

Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois Les petits souverains se rapportant aux Rois.


Jean de La Fontaine, « Le Chat, la Belette et le petit Lapin », Fables, Livre VII, 1678


1. La maison, le foyer.
2. Que l’on se sauve sans attendre.
3. Privilège accordé au Roi.
4. La loi et la possession.
5. L’hypocrite, le mielleux.

Tableau Jean de La Fontaine.
Jean de La Fontaine, « Les obsèques de la lionne » (1678)

La femme du lion mourut ;
Aussitôt chacun accourut
Pour s’acquitter envers le prince
De certains compliments de consolation,
Qui sont surcroît d’affliction.
Il fit avertir sa province
Que les obsèques se feraient
Un tel jour, en tel lieu ; ses prévôts1 y seraient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s’y trouva.
Le prince aux cris s’abandonna,
Et tout son antre2 en résonna :
Les lions n’ont point d’autre temple.
On entendit à son exemple
Rugir en leurs patois messieurs les courtisans.

Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu’il plaît au prince, ou s’ils ne peuvent l’être,
Tâchent au moins de le paraître,
Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
On dirait qu’un esprit anime mille corps :
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.

Pour revenir à notre affaire,
Le cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire ?
Cette mort le vengeait ; la reine avait jadis
Étranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,
Et soutint qu’il l’avait vu rire.
La colère du roi, comme dit Salomon3,
Est terrible, et surtout celle du roi Lion ;
Mais ce cerf n’avait pas accoutumé de lire4.
Le monarque lui dit : Chétif5 hôte des bois
Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix !
Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes6
Nos sacrés ongles ! Venez loups,
Vengez la reine ; immolez7 tous
Ce traître à ses augustes8 mânes9.
Le cerf reprit alors : Sire, le temps de pleurs
Est passé ; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,
Tout près d’ici m’est apparue ;
Et je l’ai d’abord reconnue.
« Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi10,
Quand je vais chez les dieux, ne t’oblige à des larmes.
Aux Champs élysiens11 j’ai goûté mille charmes,
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
Laisse agir quelque temps le désespoir du roi.
J’y prends plaisir. » À peine on eut ouï la chose,
Qu’on se mit à crier : Miracle, apothéose12.
Le cerf eut un présent, bien loin d’être puni.

Amusez les rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur coeur soit rempli,
Ils goberont l’appât ; vous serez leur ami.


Jean de La Fontaine, « Les obsèques de la lionne », Fables, livre VIII, 1678.


1. Agents du roi.
2. Sa caverne.
3. Roi biblique réputé pour sa justice.
4. L’habitude de lire la Bible. Il ne connaît donc pas le roi Salomon.
5. Faible.
6. Qui ne sont pas sacrés.
7. Tuez, sacrifiez.
8. Saintes.
9. Esprits des ancêtres.
10. Prends garde que ce convoi funèbre.
11. Dans la mythologie grecque, lieu des Enfers réservé aux gens vertueux après leur mort.
12. Fait qu’un homme devienne un dieu.

Jean-Jacques Grandville, Les Obsèques de la lionne, 1837 - 1838, gravure, Bibliothèque municipale de Nancy.
Jean-Jacques Grandville, Les Obsèques de la lionne, 1837 - 1838, gravure, Bibliothèque municipale de Nancy.
Voir les réponses

Entrer dans le texte

1
Délimitez les différentes parties du récit et donnez un titre à chacune d’elle.


Une satire animalière

2

a. Quelles sont les figures animales dans cette fable ?

b. Pour chacune d’elles, expliquez le choix de l’animal.


3
Étudiez la figure du roi dans le texte. Pourquoi est-il à la fois touchant et ridicule ?


4
On considère traditionnellement que l’alexandrin est un vers noble et l’octosyllabe un vers plus populaire et comique. Comment La Fontaine utilise-t-il cette différence dans le texte ?


Le faux miracle du discours de la reine

5

a. Pourquoi les paroles de la reine (► v. 44-49) plaisent-elles au roi ?

b. Pourquoi sont-elles mordantes et ironiques dans la bouche du cerf ?


6

a. De qui le cerf peut-il être le symbole selon vous ?

b. Le ridicule de cette fable n’atteint-il que les flatteurs ?


Vers le commentaire

7
Comment La Fontaine utilise-t-il le genre de la fable pour faire la satire de la cour ?


8
GRAMMAIRE

a. Dans les vers 26 à 29, identifiez les temps et donnez leurs valeurs.

b. (Question défi !) Donnez la fonction des mots et groupes de mots du vers 17 au vers 21.


ORAL
En vous aidant de la fiche sur la versification (► voir Fiche p. 488), repérez les « E » caducs qui se prononcent et ceux qui ne se prononcent pas. Entraînez-vous ensuite à lire le texte en respectant les octosyllabes et les alexandrins et en mettant le ton.
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