Marilla s'était précipitée à la rencontre de Matthew lorsqu'il avait
ouvert la porte. Mais quand ses yeux étaient tombés sur l'étrange petite
silhouette dans son horrible robe trop serrée, avec ses longues tresses
rousses et son regard avide1 et brillant, elle s'était arrêtée net de surprise.
« Mais enfin, Matthew, qui est cette personne ?! s'écria-t-elle. Où est
le garçon ?
– Il n'y avait pas de garçon, dit Matthew, embarrassé. Il n'y avait qu'elle. »
Il désigna l'enfant d'un signe de tête et se souvint alors qu'il ne lui avait
même pas demandé son prénom.
« Pas de garçon ! Mais il devait y avoir un garçon, insista Marilla. Nous
avons écrit à Madame Spencer de nous ramener un garçon.
– Eh bien, elle ne l'a pas fait. Elle l'a amenée, elle. J'ai demandé au chef
de gare. J'ai dû la ramener ici. Je ne pouvais pas l'abandonner là-bas,
même s'il y a eu une erreur.
– Mais quelle histoire ! » s'exclama Marilla.
Pendant cet échange, la fillette était restée silencieuse, ses yeux passant de l'un à l'autre, l'entrain2 désertant peu à peu son visage. Et soudain,
elle parut saisir la portée de leurs paroles. Laissant tomber son précieux
sac, elle avança d'un pas et joignit les mains.
« Vous ne voulez pas de moi ! gémit-elle. Vous ne voulez pas de moi
parce que je ne suis pas un garçon ! J'aurais dû m'en douter. Personne
n'a jamais voulu de moi. J'aurais dû savoir que c'était trop beau pour
durer. Oh, mais qu'est-ce que je vais devenir ? [...] Encore un espoir
qui s'envole. Ma vie est un vrai cimetière d'espoirs déçus. J'ai
lu cette phrase quelque part, et ça me console de la répéter à
chaque fois que je connais une nouvelle déception.
– Je ne vois pas en quoi ça peut vous consoler.
– Mais si, c'est tellement beau et romanesque, comme si
j'étais l'héroïne d'un livre, vous comprenez ? J'adore tout ce qui
est romanesque, et un cimetière rempli d'espoirs déçus est, à mon
avis, la chose la plus romanesque qui soit. »
1. Qui exprime un vif désir.
2. Bonne humeur, vivacité.