« Jeune homme, n'ayez pas peur.
– Je n'ai pas peur, fit le jeune homme, par le Sauveur1 en qui je crois.
Êtes-vous Dieu ?
– Non, par ma foi.
– Qui êtes-vous donc ?
– Je suis chevalier.
– Jamais je n'ai connu de chevalier, je n'en ai vu aucun, et jamais je n'en ai entendu parler. Mais vous êtes plus beau que Dieu. Ah ! si je pouvais être comme vous, tout brillant et fait comme vous ! »
Sur ce, le chevalier s'est approché de lui et il lui demande : « As-tu vu aujourd'hui sur cette lande2 cinq chevaliers et trois jeunes filles ? »
Ce sont d'autres nouvelles que le jeune homme cherche à obtenir ; il tend la main vers sa lance, la prend et dit : « Mon cher seigneur, vous qui avez nom de chevalier, qu'est-ce que vous tenez là ?
– Me voici bien avancé, fait le chevalier, me semble-t-il. Je croyais, mon cher ami, obtenir des nouvelles de toi, et c'est toi qui veux les apprendre de moi. Je vais te répondre : ceci est ma lance.
– Voulez-vous dire qu'on la lance tout comme moi mes javelots3 ?
– Non pas, jeune homme, tu es vraiment sot4. On en frappe plutôt de près.
– Alors mieux vaut l'un de mes trois javelots que vous voyez ici, car tout ce que je veux, je le tue avec, oiseaux et bêtes, selon les besoins, et je les tue d'aussi loin qu'on pourrait tirer une flèche.
– Jeune homme, de cela je n'ai que faire, mais sur les chevaliers réponds-moi : dis-moi si tu sais où ils sont. Et les jeunes filles, les as-tu vues ? »
Le jeune homme le saisit par le bord du bouclier et lui dit tout à trac5 : « Cela, qu'est-ce que c'est, et à quoi cela vous sert-il ?
– Jeune homme, c'est une plaisanterie, car tu me parles d'un autre sujet que celui qui m'intéresse. Je croyais, Dieu me pardonne ! que tu me donnerais des informations plutôt que tu en apprennes de moi, et tu veux que moi, je t'en apprenne ! Je t'en donnerai quand même, car tu m'inspires de la sympathie : bouclier, c'est le nom de ce que je porte.
– Bouclier, c'est son nom ?
– Oui, vraiment, et je ne dois pas le mépriser, car il m'est si dévoué6 que, si on m'attaque à la lance ou à l'arc, il s'interpose contre les coups : c'est le service qu'il me rend. »
Au lieu de répondre à la question du chevalier, le jeune homme, très curieux, continue à lui en poser.
« Êtes-vous né ainsi ?
– Non, jeune homme, c'est impossible : aucun être ne peut naître ainsi.
– Qui vous a donc équipé ainsi ?
– Jeune homme, je vais bien te dire qui.
– Dites-le donc.
– Bien volontiers. Il n'y a pas encore cinq jours passés que le roi Arthur m'a donné cet équipement lorsqu'il m'a adoubé7. »
1. Dieu.
2. Terre où poussent des plantes sauvages.
3. Courtes lances.
4. Idiot.
5. Soudainement.
6. Qui rend service.
7. Lorsqu'il a fait de moi un chevalier.