Alors le gentilhomme le fit monter à cheval, et le garçon se mit à porter la lance et le bouclier aussi correctement que s'il avait toujours passé sa vie en tournois et en guerres et parcouru toutes les terres en quête de batailles et d'aventures : cela lui venait de Nature, et puisque Nature le lui apprenait et que le cœur s'y consacrait tout entier, rien ne pouvait lui être difficile, du moment que Nature et son cœur s'y employaient. [...] Quand il eut achevé son tour, il s'en revint devant le gentilhomme, lance levée comme il le lui avait vu faire, et lui dit : « Seigneur, l'ai-je bien fait ? Croyez-vous que mes efforts ne seront pas inutiles, si j'en prends la peine ? Jamais je n'ai rien vu que j'aie autant désiré. Comme je voudrais en savoir autant que vous !
– Ami, avec du cœur2, fait le gentilhomme, vous en saurez beaucoup : inutile de vous inquiéter. »
Le gentilhomme, par trois fois, monta à cheval et, par trois fois, il lui enseigna, en fait d'armes3, tout ce qu'il pouvait lui apprendre, jusqu'à ce que sa leçon fût complète. Par trois fois il le fit monter à cheval. À la troisième reprise, il lui dit : « Ami, si vous rencontriez un chevalier, que feriez-vous, s'il vous frappait ?
– Je le frapperais à mon tour.
– Et si votre lance se brise ?
– Alors, il n'y aurait rien d'autre à faire qu'à me précipiter sur lui en me servant de mes poings.
Le Gallois est accueilli chez le gentilhomme.
– Non, ami, ce n'est pas ce que vous ferez.
– Que ferai-je donc ?
– C'est à coups d'épée que vous irez l'attaquer. »
Le gentilhomme se baissa et lui chaussa l'éperon4 droit. C'était alors la coutume que celui qui faisait un chevalier devait lui chausser l'éperon. Il y avait beaucoup d'autres jeunes gens dont chacun, quand il le pouvait, prêta la main pour l'armer. Le gentilhomme prit l'épée ; il la lui ceignit5 et lui donna la colée6 en lui disant qu'il lui avait conféré7 avec l'épée l'ordre le plus élevé que Dieu eût créé et établi : c'est l'ordre de chevalerie qui n'admet pas de bassesse.
« Cher frère, ajouta-t-il, souvenez-vous-en, s'il arrive qu'il vous faille combattre contre un chevalier, voici ce que je veux vous dire et vous prier de faire : si vous avez le dessus si bien qu'il ne puisse plus se défendre contre vous ni vous résister, et qu'il lui faille demander grâce8, ne le tuez pas sciemment9. Gardez-vous aussi d'être trop bavard et de trop colporter les bruits10. Personne ne peut être bavard sans dire souvent une parole qu'on lui impute à bassesse11. Le sage le dit et l'enseigne : “À trop parler, péché on fait.” C'est pourquoi, cher frère, je vous interdis de trop parler, et je vous fais aussi cette prière : si vous trouvez un homme ou une femme, demoiselle ou dame, qui soit dans l'embarras, aidez-le, aidez-la, vous ferez une bonne action, si vous savez le faire et si vous le pouvez. Voici une autre chose que je vous commande, ne la traitez pas par le dédain12, car elle n'est pas à dédaigner : allez volontiers à l'église prier Celui qui a tout créé d'avoir pitié de votre âme et de vous garder en ce monde terrestre comme son fidèle chrétien. »
1. Homme noble de naissance.
2. De la volonté.
3. En matière de combats.
4. Pièce métallique à l'arrière du talon qui permet de piquer le cheval pour le faire accélérer.
5. Attacha à la ceinture.
6. Petite frappe sur la nuque qui fait partie du rituel de l'adoubement.
7. Donné.
8. Reconnaître sa défaite et demander à avoir la vie sauve.
9. Volontairement.
10. Évitez aussi d'être trop bavard et de trop répandre les rumeurs.
11. Qui ne soit un signe de bassesse.
12. Mépris.