Il parvint alors à la tente qu'il trouva ouverte, avec, au milieu, un lit
recouvert d'une courtepointe1 de soie, et voici ce qu'il vit : sur le lit, toute
seule, était couchée une demoiselle endormie, sans aucune compagnie.
Ses suivantes étaient allées cueillir des fleurs toutes nouvelles pour en joncher
la tente, comme elles en avaient l'habitude. Quand le jeune homme
entra dans la tente, son cheval achoppa2 si fort que la demoiselle l'entendit
et se réveilla en sursaut. Le jeune homme, qui était niais3 , dit :
« Jeune fille, je vous salue comme ma mère me l'a appris. Ma mère
m'a enseigné et dit de saluer les jeunes filles, en quelque lieu que je les
trouve. »
La jeune fille trembla de peur devant le garçon qui lui semblait fou, et
elle se tint pour folle fieffée4 de ce qu'il l'avait surprise toute seule.
« Jeune homme, fit-elle, passe ton chemin ; sauve-toi, que mon ami ne
te voie pas !
– Avant, je vous embrasserai, je le jure, répondit-il, n'en déplaise à quiconque,
car ma mère me l'a enseigné.
– Eh bien ! moi, non vraiment, je ne t'embrasserai jamais, dit la jeune
fille, pour autant que je le puisse. Sauve-toi, que mon ami ne te trouve
pas, car, s'il te trouve, tu es mort. »
Le jeune homme avait les bras vigoureux, et il la prit gauchement5 , car
il ne savait pas s'y prendre autrement. Il l'a renversée sous lui. Elle s'est
bien défendue et débattue autant qu'elle a pu. Mais ses efforts furent
vains, car le jeune homme, d'affilée, l'embrassa, bon gré mal gré, vingt
fois, à ce que dit le conte, si bien qu'il vit à son doigt un anneau qui portait
une brillante émeraude.
« Ma mère, dit-il, m'a dit aussi de prendre l'anneau à votre doigt, à
condition de ne rien vous faire de plus. Allez, l'anneau, je le veux.
– Mon anneau, tu ne l'auras jamais, non jamais, fait la jeune fille, sache-le
bien, sauf si par la force tu me l'arraches du doigt. »
Le jeune homme la prit par la main, de force il lui étendit le doigt et il
se saisit de l'anneau qu'il passa à son propre doigt.
« Jeune fille, dit-il, grand bien vous fasse ! Maintenant je m'en irai comblé ; il est bien plus agréable de vous embrasser que n'importe quelle
chambrière6 qu'il peut y avoir dans la maison de ma mère, car votre
bouche n'est pas amère. »
Tout éplorée7 , elle dit au jeune homme : « N'emporte pas mon petit
anneau, car j'en aurais des ennuis, et toi, tu y perdrais la vie, tôt ou tard,
je te le promets. »
Le jeune homme n'était sensible à rien de ce qu'il entendait mais, pour
avoir jeûné8, il mourait littéralement de faim. Il trouva un baril plein de vin
et un hanap9 d'argent à côté, et il vit sur une botte de joncs une serviette
blanche et toute neuve. Il la souleva et découvrit dessous trois bons pâtés
de chevreuil tout frais. Ce mets fut loin de lui déplaire, à cause de la faim
qui le tenaillait. Il rompit un des pâtés qu'il avait devant lui et le mangea
de bon appétit ; il se versa dans la coupe d'argent du vin qui n'était pas
mauvais, et il en but maintes grandes rasades10 .
« Jeune fille, dit-il, ces pâtés, je ne pourrai pas à moi seul leur faire un
sort. Venez manger, ils sont très bons. Chacun en aura assez avec le sien,
et il en restera un tout entier. »
Pendant ce temps, elle pleure, malgré les prières et les invitations du
jeune homme ; elle ne répond pas un mot, mais elle pleure à chaudes
larmes et de détresse se tord les poings. Quant à lui, il mange tout son
soûl11 et boit jusqu'à plus soif. Puis il recouvre les restes et prend congé
sur-le-champ en recommandant à Dieu celle qui n'apprécie pas du tout
son salut.
« Dieu vous sauve, fait-il, chère amie ! Mais, par Dieu, ne soyez pas
désolée que j'emporte votre anneau, car avant que je ne meure de ma
belle mort, je vous en récompenserai. Je m'en vais avec votre permission. »
La jeune fille pleure et assure qu'elle ne le recommandera jamais à
Dieu, car il lui faudra par sa faute endurer tant de honte et de déplaisir
que jamais aucune malheureuse n'en subit autant et que jamais de lui,
aussi longtemps qu'il vive, elle n'obtiendra secours ni aide.
1. Couverture.
2. Se heurta.
3. Simple d'esprit.
4. Elle se considéra
encore plus folle.
5. Maladroitement.
6. Femme de chambre.
7. En pleurs.
8. Comme s'il était privé
de nourriture.
9. Vase pour boire.
10. Boisson servie à ras
bord.
11. Jusqu'à être rassasié.