« Qui êtes-vous, madame ? » dit le comte à la femme voilée.
L'inconnue jeta un regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle était bien seule, puis s'inclinant comme si elle eût voulu s'agenouiller, et joignant les mains avec l'accent du désespoir :
« Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils ! »
Le comte fit un pas en arrière, jeta un faible cri et laissa tomber l'arme qu'il tenait.
« Quel nom avez-vous prononcé là, madame de Morcerf ? » dit-il.
– Le vôtre ! s'écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que seule, peut-être, je n'ai pas oublié. Edmond, ce n'est pas madame de Morcerf qui vient à vous, c'est Mercédès.
– Mercédès est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne connais plus personne de ce nom.
– Mercédès vit, monsieur, et Mercédès se souvient, car seule elle vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu, et même sans vous voir, à votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix ; et depuis ce temps elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous redoute, et elle n'a pas eu besoin, elle, de chercher la main d'où partait le coup qui frappait M. de Morcerf.
– Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo avec une ironie amère ; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos noms, rappelons-nous-les tous. »
Et Monte-Cristo avait prononcé ce nom de Fernand avec une telle expression de haine, que Mercédès sentit le frisson de l'effroi courir par tout son corps. [...]
« Ah ! monsieur ! s'écria la comtesse, quelle terrible vengeance pour une faute que la fatalité m'a fait commettre ! Car la coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de quelqu'un, c'est de moi, qui ai manqué de force contre votre absence et mon isolement.
– Mais, s'écria Monte-Cristo, pourquoi étais-je absent ? pourquoi étiez-vous isolée ?
– Parce qu'on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez prisonnier.
– Et pourquoi étais-je arrêté ? pourquoi étais-je prisonnier ?
– Je l'ignore, dit Mercédès.
– Oui, vous l'ignorez, madame, je l'espère du moins. Eh bien ! je vais vous le dire, moi. J'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce que sous la tonnelle de la Réserve1, la veille même du jour où je devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la poste. »
Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire2, fit jaillir un tiroir où il prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont l'encre était devenue couleur de rouille, qu'il mit sous les yeux de Mercédès. [...]
« Oh ! mon Dieu ! fit Mercédès en passant la main sur son front mouillé de sueur ; et cette lettre...
– Je l'ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo ; mais c'est bon marché encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me disculper3 à vos yeux.
– Et le résultat de cette lettre ?
– Vous le savez, madame, a été mon arrestation [...].
[–] Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime encore ! »
La dignité de l'épouse arrêta l'élan de l'amante et de la mère. Son front s'inclina presque à toucher le tapis.
Le comte s'élança au-devant d'elle et la releva.
Alors, assise sur un fauteuil, elle put, à travers ses larmes, regarder le mâle visage de Monte-Cristo, sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un caractère menaçant.
« Que je n'écrase pas cette race maudite ! murmura-t-il ; que je désobéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition4 ! impossible, madame, impossible !
– Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens ; mon Dieu ! quand vous appelle Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous pas Mercédès ?
– Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès ! Eh bien ! oui, vous avez raison, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement au sortir de mes lèvres. Oh ! Mercédès, votre nom, je l'ai prononcé avec les soupirs de la mélancolie, avec les gémissements de la douleur, avec le râle du désespoir ; je l'ai prononcé, glacé par le froid, accroupi sur la paille de mon cachot ; je l'ai prononcé, dévoré par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison. Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j'ai souffert, quatorze ans j'ai pleuré, j'ai maudit ; maintenant, je vous le dis, Mercédès, il faut que je me venge ! »
Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu'il avait tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.
« Vengez-vous, Edmond ! s'écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur les coupables ; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne vous vengez pas sur mon fils ! [...] »
Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et saisit ses beaux cheveux à pleines mains.
« Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte, Edmond, depuis que je vous connais j'ai adoré votre nom, j'ai respecté votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me force pas de ternir5 cette image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir de mon cœur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas ! Je croyais votre cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour ; je croyais votre corps précipité au fond de quelqu'un de ces abîmes6 où les geôliers laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais ! Moi, que pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer ? Écoutez-moi ; pendant dix ans j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un prisonnier, que vous vous étiez glissé dans le suaire7 d'un mort, et qu'alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du château d'If8 ; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos ensevelisseurs9, devenus vos bourreaux. Eh bien ! Edmond, je vous le jure sur la tête de mon fils pour lequel je vous implore, Edmond, pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher ; pendant dix ans j'ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m'a réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond, oh ! croyez-moi, toute criminelle que je fus, oh ! oui, moi aussi, j'ai bien souffert.
– Avez-vous senti mourir votre père en votre absence ? s'écria Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux ; avez-vous vu la femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis que vous râliez10 au fond du gouffre ?...
– Non, interrompit Mercédès ; mais j'ai vu celui que j'aimais prêt à devenir le meurtrier de mon fils ! »
Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante, avec un accent si désespéré, qu'à ces paroles et à cet accent un sanglot déchira la gorge du comte.
Le lion était dompté ; le vengeur était vaincu.
« Que demandez-vous ? dit-il ; que votre fils vive ? eh bien ! il vivra ! »
Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières de Monte-Cristo [...].
« Oh ! s'écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la portant à ses lèvres, oh ! merci, merci, Edmond ! te voilà bien tel que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé. Oh ! maintenant je puis le dire.
– D'autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond n'aura pas longtemps à être aimé par vous. La mort va rentrer dans la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.
– Que dites-vous, Edmond ?
– Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercédès, il faut mourir.
– Mourir ! et qu'est-ce qui dit cela ? Qui parle de mourir ? d'où vous reviennent ces idées de mort ?
– Vous ne supposez pas qu'outragé11 publiquement, en face de toute une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils, provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d'une victoire ; vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le désir de vivre. Ce que j'ai le plus aimé après vous, Mercédès, c'est moi-même, c'est-à-dire ma dignité, c'est-à-dire cette force qui me rendait supérieur aux autres hommes ; cette force, c'était ma vie. D'un mot vous la brisez. Je meurs. [...] »
Mercédès tendit la main au comte.
« Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c'est beau de votre part, comme c'est grand ce que vous venez de faire là, comme c'est sublime d'avoir eu pitié d'une pauvre femme qui s'offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses espérances ! [...] »
Le lendemain, un événement inattendu sauve la situation : Albert se présente au duel en demandant pardon à Monte-Cristo. Edmond comprend que Mercédès, pour éviter le sacrifice qu'il s'apprêtait à faire, a tout révélé à son fils. Il accepte les excuses d'Albert et le duel n'a pas lieu.
1. Là où ont eu lieu leurs fiançailles (voir Texte 2,
).
2. Meuble servant à ranger des papiers.
3. M'innocenter.
4. Qui m'a donné comme mission de la punir.
5. Porter atteinte, déprécier quelque chose.
6. Gouffres.
7. Drap dont on enveloppe les morts.
8. Prison où était enfermé Edmond.
9. Avait révélé aux gardiens de prison que vous vous étiez glissé dans le drap à la place du cadavre.
10. Respiriez avec difficulté.
11. Injurié, offensé.