CLÉANDRE. – Est-ce là monsieur votre père ?
ISABELLE. – Oui, le premier qui vient à nous.
CLÉANDRE. – Il est aussi jeune que vous ! Ah ! mon Dieu, qu'il a bonne mine !
ISABELLE, bas. – Qu'il sait bien déguiser1, Dorine.
CLÉANDRE. – Monsieur, que pourrez-vous penser
D'un procédé...
LE VIEILLARD. – C'est m'offenser,
Si vous croyez, belle étrangère,
Que je sois assez mauvais père
Pour voir ce que ma fille a fait
Et n'en être pas satisfait.
Quoiqu'on m'accuse d'avarice,
Je suis homme à rendre service,
Et puis des beautés comme vous...
CLÉANDRE. – Monsieur, un sentiment si doux
Me rend tant votre redevable2
Que je m'en sens moins misérable.
Je bénis mon mauvais destin,
Puisqu'en ce jour...
LE VIEILLARD, à part à Philipin. – Ah ! Philipin,
Qu'elle dit de belles paroles !
(À Cléandre.) Tous ces compliments sont
frivoles3 :
Vous pouvez commander ici.
CLÉANDRE. – Traiter une étrangère ainsi !
LE VIEILLARD, à part à Philipin. –
Ah ! Philipin, qu'elle est gentille !
(À Cléandre.) Vous coucherez4 avec ma fille.
CLÉANDRE. – Très volontiers et de bon cœur :
Ce me fera beaucoup d'honneur. [...]
Les deux femmes sortent. La scène se poursuit avec les trois hommes.
LE VIEILLARD. – Mais quelle est donc votre infortune ?
CLÉANDRE, avec confusion. – Je l'ai dit ici devant tous...
LE VIEILLARD. – Et de quel pays êtes-vous ?
CLÉANDRE. – Monsieur, j'ai pris mon origine
Dans le royaume de la Chine.
LE VIEILLARD. – Mais y sait-on parler français ?
PHILIPIN. – Ah vraiment, Monsieur, je le crois !
Il paraît bien à ses harangues5
Qu'elle a toutes sortes de langues.
CLÉANDRE. – Et par un malheur sans égal,
Je quittai mon pays natal,
Mais je ne sens pas le courage
D'en pouvoir dire davantage.
LE VIEILLARD. – Madame, ne m'en dites plus,
Ces récits seraient superflus.
J'aimerais beaucoup mieux vous dire...
CLÉANDRE. – Qu'est-ce que votre cœur désire ?
LE VIEILLARD. – Vous dire que vos doux regards
Sont plus perçants que mille dards ;
Que vous avez dans le visage
Des traits à blesser un sauvage.
PHILIPIN, à Cléandre. – Il ressentait déjà vos coups
Avant qu'on lui parlât de vous.
CLÉANDRE. – Certes, il est bien difficile
De croire qu'une pauvre fille,
Dont à peine on connaît le nom,
Ait eu sur vous ce pouvoir. Non,
Vous me raillez6.
LE VIEILLARD. – Ah ! belle Aminte,
En vain vous m'accusez de feinte.
Oui, je brûlais pour vos beaux yeux
Avant que vous voir en ces lieux ;
Et maintenant que c'est vous-même,
Plus je vous vois, plus je vous aime.
Et si vous voulez, aujourd'hui,
Pour mettre fin à votre ennui7,
Quoique ma fille en soit jalouse,
Je vous prendrai pour mon épouse.
PHILIPIN, à part. – Le plaisant mariage !
1. Mentir.
2. Fait que je vous dois tellement.
3. Inutiles.
4. Dormirez.
5. Discours.
6. Vous vous moquez de moi.
7. Malheur.