Un vieux renard avait choisi de vivre avec sa femelle sur une montagne giboyeuse1. Il chassa tant et tant qu'il ne trouva bientôt plus qu'un gibier pour se nourrir. Aussi chaque fois qu'il avait un petit, le laissait-il un peu grandir avant de le dévorer tellement il avait faim. S'il ne s'y était pas résolu2, le gardant en vie auprès de lui, le préservant du danger et veillant sur lui, le petit serait mort de faim et le vieux renard ne pouvait supporter cette idée.
Or un corbeau venait souvent se poser au sommet de cette montagne. Le renard se dit en lui-même : « J'aimerais bien me lier d'amitié avec lui, il me tiendrait compagnie dans ma solitude et m'aiderait à subvenir à mes besoins car il peut faire bien des choses dont je ne suis pas capable. »
Il s'avança tout près du corbeau afin que celui-ci puisse entendre ce qu'il avait à lui dire. Il le salua puis lui tint ces propos :
– Compagnon, [...] mon cœur nourrit à ton égard une amitié qui appelle la bienveillance. Elle me pousse à demander avec instance ton affection. Qu'as-tu à me répondre ?
– La meilleure parole est celle de vérité. Peut-être ta bouche prononce-t-elle ce que point ne ressent ton cœur3 ? Je crains que ta langue prononce l'amitié alors que la haine habite en secret ton cœur. Car si tu es dévoreur, je ne puis être que le dévoré. Il nous faut donc nous prouver affection et entente. Qu'est-ce qui te pousse à réclamer l'impossible, à vouloir ce qui ne peut être ? Tu es un fauve et moi un oiseau, cette amitié ne saurait être totale ni sans défaut.
– Qui connaît la place qui revient aux grands et sait judicieusement choisir, peut se faire des frères très utiles. J'ai aimé ton voisinage et choisi ta compagnie pour que chacun d'entre nous aide l'autre à accomplir ses desseins4. Notre attachement mutuel sera couronné de succès. Je connais de nombreuses histoires prouvant combien l'amitié est belle. Si tu le veux bien, je te les raconterai.
– Je te le permets. Raconte-les donc, je les écouterai avec attention et essaierai d'en comprendre la leçon.
– Écoute donc, l'ami, l'histoire d'une puce et d'une souris. Elle te prouvera la vérité de mes propos.
1. Qui a beaucoup de gibier, d'animaux à chasser.
2. S'il n'avait pas pris cette décision.
3. Ce que ton cœur ne ressent pas.
4. Projets.