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Chapitre 10
Récit 3
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Histoire de l'aveugle Baba-Abdalla

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Texte 1
Un début de conte merveilleux

✔ Je découvre le début d'un conte merveilleux

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£


À Bagdad, un mendiant aveugle nommé Baba-Abdalla demande aux passants de le gifler. Intrigué, le calife (chef des musulmans) lui en demande la raison. Baba-Abdalla lui raconte son histoire.

   « Commandeur des croyants, continua Baba-Abdalla, je suis né à Bagdad, avec quelques biens dont je devais hériter de mon père et de ma mère, qui moururent tous deux à peu de jours près l'un de l'autre. Quoique je fusse dans un âge peu avancé, je n'en usai pas néanmoins en jeune homme1, qui les eût dissipés en peu de temps par des dépenses inutiles et dans la débauche. Je n'oubliai rien au contraire pour les augmenter par mon industrie2, par mes soins et par les peines que je me donnais. Enfin, j'étais devenu assez riche pour posséder à moi seul quatre-vingts chameaux, que je louais aux marchands des caravanes3, et qui me valaient de grosses sommes chaque voyage que je faisais en différents endroits de l'étendue de l'empire de votre Majesté, où je les accompagnais.
   Au milieu de ce bonheur, et avec un puissant désir de devenir encore plus riche, un jour que je venais de Balsora à vide, avec mes chameaux que j'y avais conduits chargés de marchandises à embarquer pour les Indes, et que je les faisais paître4 dans un lieu fort éloigné de toute habitation, et où le bon pâturage m'avait fait arrêter, un derviche5 à pied qui allait à Balsora, vint m'aborder et s'assit auprès de moi pour se délasser. Je lui demandai d'où il venait, et où il allait. Il me fit les mêmes demandes. Et après que nous eûmes satisfait notre curiosité de part et d'autre, nous mîmes nos provisions en commun, et nous mangeâmes ensemble.
   En faisant notre repas, après nous être entretenus de plusieurs choses indifférentes, le derviche me dit que dans un lieu peu éloigné de celui où nous étions, il avait connaissance d'un trésor plein de tant de richesses immenses, que quand mes quatre-vingts chameaux seraient chargés de l'or et des pierreries qu'on en pouvait tirer, il ne paraîtrait presque pas qu'on en eût rien enlevé.
   Cette bonne nouvelle me surprit et me charma en même temps. La joie que je ressentis en moi-même faisait que je ne me possédais6 plus. Je ne croyais pas le derviche capable de me mentir ; ainsi je me jetai à son cou, en lui disant : « Bon derviche, je vois bien que vous vous souciez peu des biens du monde. Ainsi, à quoi peut vous servir la connaissance de ce trésor ? Vous êtes seul, et vous ne pouvez en emporter que très peu. Enseignez-moi où il est, j'en chargerai mes quatre-vingts chameaux, et je vous en ferai présent d'un en reconnaissance du bien et du plaisir que vous m'aurez fait. »
   J'offrais peu de chose, il est vrai, mais c'était beaucoup, à ce qu'il me paraissait, par rapport à l'excès d'avarice7 qui s'était emparé tout-à-coup de mon cœur, depuis qu'il m'avait fait cette confidence. Et je regardais les soixante-dix-neuf chargements qui devaient rester comme presque rien, en comparaison de celle dont je me priverais, en la lui abandonnant. Le derviche, qui vit ma passion étrange pour les richesses, ne se scandalisant pourtant pas de l'offre déraisonnnable que je venais de lui faire, dit sans s'émouvoir : « Mon frère, vous voyez bien vous-même que ce que vous m'offrez n'est pas proportionné au bienfait que vous demandez de moi. Je pouvais me dispenser de vous parler du trésor et garder mon secret. Mais ce que j'ai bien voulu vous en dire peut vous faire connaître la bonne intention que j'avais, et que j'ai encore, de vous être utile et de vous donner lieu8 de vous souvenir de moi à jamais, en faisant votre fortune et la mienne. J'ai donc une autre proposition plus juste et plus équitable à vous faire. C'est à vous de voir si elle vous accommode. Vous dites, continua le derviche, que vous avez quatre-vingts chameaux : je suis prêt à vous mener au trésor, nous les chargerons vous et moi d'autant d'or et de pierreries qu'ils en pourront porter, à condition que quand nous les aurons chargés, vous m'en céderez la moitié avec leur chargement et que vous retiendrez pour vous l'autre moitié. Après quoi nous nous séparerons, et les emmènerons où bon nous semblera, vous de votre côté, et moi du mien. Vous voyez que le partage n'a rien qui ne soit dans l'équité9, et que si vous me faites grâce de quarante chameaux, vous aurez aussi, grâce à moi, de quoi en acheter un millier d'autres. »
   Je ne pouvais nier que la proposition du derviche ne fût très équitable. Sans avoir égard néanmoins aux grandes richesses10 qui pouvaient m'en revenir en l'acceptant, je regardais comme une grande perte la cession de la moitié de mes chameaux, particulièrement quand je considérais que le derviche ne serait pas moins riche que moi. Enfin je payais déjà d'ingratitude11 un bienfait purement gratuit que je n'avais pas encore reçu du derviche. Mais il n'y avait pas à hésiter : il fallait accepter la condition, ou me résoudre à regretter toute ma vie d'avoir, par ma faute, perdu l'occasion de me faire une haute fortune.
   Je rassemblai immédiatement mes chameaux, et nous partîmes ensemble. Après avoir marché quelque temps, nous arrivâmes dans un vallon assez spacieux, mais dont l'entrée était fort étroite. Mes chameaux ne purent passer qu'un à un. Mais comme le terrain s'élargissait, ils trouvèrent moyen d'y tenir tous ensemble sans s'embarrasser. Les deux montagnes qui formaient ce vallon, en se terminant en un demi-cercle à l'extrémité, étaient si élevées, si escarpées et si impraticables, qu'il n'y avait pas à craindre qu'un mortel pût nous apercevoir.
   Quand nous fûmes arrivés entre ces deux montagnes, le derviche me dit : « N'allons pas plus loin, arrêtez vos chameaux et faites-les coucher sur le ventre dans l'espace que vous voyez afin que nous n'ayons pas de peine à les charger. Et quand vous l'aurez fait, je procéderai à l'ouverture du trésor. »
   Je fis ce que le derviche m'avait dit, et j'allai le rejoindre aussitôt. Je le trouvai un fusil à la main qui amassait un peu de bois sec pour faire du feu. Sitôt qu'il en eut fait, il y jeta du parfum en prononçant quelques paroles dont je ne compris pas bien le sens, et aussitôt une grosse fumée s'éleva en l'air. Il sépara cette fumée et immédiatement, quoique le roc12 qui était entre les deux montagnes, et qui s'élevait fort haut en ligne perpendiculaire, parut n'avoir aucune apparence d'ouverture, il s'en fit une, grande au moins comme une espèce de porte à deux battants, pratiquée dans le même roc et de la même matière, avec une habileté admirable.
   Cette ouverture exposa à nos yeux, dans un grand enfoncement creusé dans ce roc, un palais magnifique, pratiqué plutôt par le travail des génies13 que par celui des hommes, car il ne semblait pas que des hommes aient pu même concevoir une entreprise si hardie et si surprenante.
   « Mais, Commandeur des croyants, c'est après coup que je fais cette observation à votre Majesté, car je ne la fis pas sur le moment. Je n'admirai même pas les richesses infinies que je voyais de tous côtés, et sans m'arrêter à observer l'économie qu'on avait gardée dans l'arrangement de tant de trésors, comme l'aigle fond sur sa proie, je me jetai sur le premier tas de monnaie d'or qui se présenta devant moi et je commençai à en mettre dans un sac, dont je m'étais déjà saisi, autant que je jugeai pouvoir en porter. Les sacs étaient grands et je les aurais volontiers emplis tous, mais il fallait les proportionner aux forces de mes chameaux.
   Le derviche fit la même chose que moi mais je m'aperçus qu'il s'attachait plutôt aux pierreries. Et après qu'il m'en eut fait comprendre la raison, je suivis son exemple, et nous enlevâmes beaucoup plus de toute sorte de pierres précieuses que d'or monnayé14. Nous achevâmes enfin d'emplir tous nos sacs, et nous en chargeâmes les chameaux. Il ne restait plus qu'à refermer le trésor et à nous en aller.
   Avant de partir, le derviche rentra dans le trésor. Et comme il y avait plusieurs grands vases d'orfèvrerie15 de toutes sortes de façons, et d'autres matières précieuses, j'observai qu'il prit dans un de ces vases une petite boîte d'un certain bois qui m'était inconnu, et qu'il la mit dans son sein, après m'avoir fait voir qu'il n'y avait qu'une espèce de pommade.
   Le derviche fit la même cérémonie pour fermer le trésor, et après avoir prononcé certaines paroles, la porte du trésor se referma et le rocher nous parut aussi entier qu'auparavant.
   Alors nous partageâmes nos chameaux, que nous fîmes lever avec leurs chargements. Je me mis à la tête des quarante que je m'étais réservés, et le derviche à la tête des autres que je lui avais cédés.
   Nous passâmes par où nous étions entrés dans le vallon, et nous marchâmes ensemble jusqu'au grand chemin où nous devions nous séparer, le derviche pour continuer sa route vers Balsora, et moi pour revenir à Bagdad. Pour le remercier d'un si grand bienfait, j'employai les termes les plus forts et ceux qui pouvaient lui marquer davantage ma reconnaissance de m'avoir préféré à tout autre mortel pour me faire part de tant de richesses. Nous nous embrassâmes tous deux avec bien de la joie, et après nous être dit adieu, nous nous éloignâmes chacun de notre côté.

1. Je n'ai pas dépensé cet héritage comme l'aurait fait un jeune homme.
2. Ingéniosité, habileté.
3. Groupes de marchands qui traversent le désert.
4. Brouter.
5. Religieux musulman qui vit dans le dénuement et la pauvreté.
6. Contrôlais.
7. Contraire de « générosité ».
8. L'occasion.
9. La justice.
10. Pourtant, sans considérer les grandes richesses.
11. Manque de reconnaissance.
12. Rocher.
13. Êtres surnaturels.
14. De pièces d'or.
15. Magnifiques et précieux.
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Éclairage

Antoine Galland (1646-1715) a fait connaître les Mille et Une Nuits aux Européens grâce à sa traduction en français. Mais il a ajouté au recueil d'autres contes orientaux, comme celui que vous allez lire. Certains d'entre eux deviendront très célèbres en Occident : Ali baba et les Quarante Voleurs, Aladdin ou encore Les Aventures de Sinbad le marin.
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Rituel langue

Identifiez les compléments de verbes « hériter » (l. 3) et précisez leur nature et leur fonction
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Placeholder pour Thomas Seddon, Arab Shaykh (Richard Burton en robe arabe), huile sur toile, 46,4 x 35,5 cm, 1854.Thomas Seddon, Arab Shaykh (Richard Burton en robe arabe), huile sur toile, 46,4 x 35,5 cm, 1854.
Thomas Seddon, Arab Shaykh (Richard Burton en robe arabe), huile sur toile, 46,4 x 35,5 cm, 1854.
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Placeholder pour Illustration de Raymond de la Nézière pour Les Mille et Une Nuits, lithographie, vers 1932.Illustration de Raymond de la Nézière pour Les Mille et Une Nuits, lithographie, vers 1932.
Illustration de Raymond de la Nézière pour Les Mille et Une Nuits, lithographie, vers 1932.
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Questionnement

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Pour commencer

1. Résumez ce début de conte en quelques phrases claires. Vous pouvez vous aider du schéma narratif : situation initiale, élément déclencheur (qui fait démarrer l'action), péripétie(s).

Comprendre, interpréter, apprécier

2. a) De quelle(s) qualité(s) Baba-Abdalla fait-il preuve à la mort de ses parents ?
b) Quel défaut est toutefois suggéré au début du deuxième paragraphe ?
3. Comment Baba-Abdalla réagit-il lorsque le derviche lui révèle l'existence d'un trésor ?
4. a) Quels sont les arguments du derviche pour convaincre Baba-Abdalla de lui laisser la moitié de ses chameaux ?
b) Baba-Abdalla se montre-t-il ensuite respectueux envers le derviche ? Justifiez en vous appuyant sur des éléments du texte.
5. a) Identifiez les éléments merveilleux dans ce début de conte.
b) Qu'ajoutent-ils au récit ?
6.
Bilan

Montrez que ce début de récit a bien les caractéristiques de l'apologue.

Analyse de l'image

7. Décrivez cette image, en précisant quel passage de ce texte elle pourrait illustrer.
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À l'écrit

Activité A

Imaginez et décrivez le pouvoir de la pommade contenue dans la petite boîte récupérée par le derviche.
Activité B

Rédigez un court paragraphe dans lequel Baba-Abdalla essaie de convaincre le derviche de lui laisser plus de chameaux.
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À l'oral

Activité A

En binôme, rejouez le dialogue entre le derviche et Baba-Abdalla avec vos propres mots.
Activité B

Comprenez-vous le comportement de Baba-Abdalla dans cette scène ? Expliquez.
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