L'Empereur fit un signe, et deux eunuques14
essuyèrent les yeux de Wang-Fô.
– Écoute, vieux Wang-Fô, dit l'Empereur,
et sèche tes larmes, car ce n'est pas
le moment de pleurer. Tes yeux doivent
rester clairs, afin que le peu de lumière
qui leur reste ne soit pas brouillée par tes
pleurs. Car ce n'est pas seulement par rancune15
que je souhaite ta mort ; ce n'est
pas seulement par cruauté que je veux
te voir souffrir. J'ai d'autres projets, vieux
Wang-Fô. Je possède dans ma collection
de tes oeuvres une peinture admirable où
les montagnes, l'estuaire16 des fleuves et la
mer se reflètent, infiniment rapetissés sans
doute, mais avec une évidence qui surpasse
celle des objets eux-mêmes, comme les
figures qui se mirent17 sur les parois d'une
sphère. Mais cette peinture est inachevée,
Wang-Fô, et ton chef-d'oeuvre est à l'état
d'ébauche18. Sans doute, au moment où
tu peignais, assis dans une vallée solitaire,
tu remarquas un oiseau qui passait, ou un
enfant qui poursuivait cet oiseau. Et le bec
de l'oiseau ou les joues de l'enfant t'ont
fait oublier les paupières bleues des flots.
Tu n'as pas terminé les franges du manteau
de la mer, ni les cheveux d'algues des
rochers. Wang-Fô, je veux que tu consacres
les heures de lumière qui te restent à finir
cette peinture, qui contiendra ainsi les
derniers secrets accumulés au cours de
ta longue vie. Nul doute que tes mains,
si près de tomber, ne trembleront sur
l'étoffe19 de soie, et l'infini pénétrera dans
ton oeuvre par ces hachures du malheur.
Et nul doute que tes yeux, si près d'être anéantis, ne découvriront des rapports à la limite des sens humains. Tel est mon projet, vieux Wang-Fô, et je puis te forcer à l'accomplir. Si tu refuses, avant de t'aveugler, je ferai brûler toutes tes œuvres, et tu seras alors pareil à un père dont on a massacré les fils et détruit les espérances de postérité20. Mais crois plutôt, si tu veux, que ce dernier commandement n'est qu'un effet de ma bonté, car je sais que la toile est la seule maîtresse que tu n'aies jamais caressée. Et t'offrir des pinceaux, des couleurs et de l'encre pour occuper tes dernières heures, c'est faire l'aumône d'une fille de joie21 à un homme qu'on va mettre à mort.
Sur un signe du petit doigt de l'Empereur, deux eunuques apportèrent respectueusement la peinture inachevée où Wang-Fô avait tracé l'image de la mer et du ciel. Wang-Fô sécha ses larmes et sourit, car cette petite esquisse22 lui rappelait sa jeunesse.
Tout y attestait une fraîcheur d'âme à laquelle Wang-Fô ne pouvait plus prétendre, mais il y manquait cependant quelque chose, car à l'époque où Wang l'avait peinte, il n'avait pas encore assez contemplé de montagnes, ni de rochers baignant dans la mer leurs flancs nus, et ne s'était pas assez pénétré de la tristesse du crépuscule23.
14. Serviteurs. Wang-Fô a les mains attachées.
15. Sentiment éprouvé quand on en veut à quelqu'un.
16. Endroit où un fleuve s'élargit en rejoignant la mer.
17. Se reflètent.
18. Première forme, encore imparfaite, d'une œuvre.
19. Tissu (sur lequel Wang-Fô peint).
20. Descendance.
21. Accorder une prostituée.
22. Ébauche.
23. Tombée de la nuit.