Wang-Fô choisit un des pinceaux que lui présentait un esclave et se mit à étendre sur la mer inachevée de larges coulées bleues. Un eunuque accroupi à ses pieds broyait les couleurs24 ; il s'acquittait assez mal de cette besogne, et plus que jamais Wang-Fô regretta son disciple Ling.
Wang commença par teinter de rose le bout de l'aile d'un nuage posé sur une montagne. Puis il ajouta à la surface de la mer de petites rides qui ne faisaient que rendre plus profond le sentiment de sa sérénité25. Le pavement de jade26 devenait singulièrement humide, mais Wang-Fô, absorbé dans sa peinture, ne s'apercevait pas qu'il travaillait assis dans l'eau.
Le frêle canot27 grossi sous les coups de pinceau du peintre occupait maintenant tout le premier plan du rouleau de soie. Le bruit cadencé28 des rames s'éleva soudain dans la distance, rapide et vif comme un battement d'aile. Le bruit se rapprocha, emplit doucement toute la salle, puis cessa, et des gouttes tremblaient, immobiles, suspendues aux avirons29 du batelier30. Depuis longtemps, le fer rouge destiné aux yeux de Wang s'était éteint sur le brasier du bourreau31. Dans l'eau jusqu'aux épaules, les courtisans, immobilisés par l'étiquette32, se soulevaient sur la pointe des pieds. L'eau atteignit enfin au niveau du cœur impérial. Le silence était si profond qu'on eût entendu tomber des larmes.
C'était bien Ling. Il avait sa vieille robe de tous les jours, et sa manche droite portait encore les traces d'un accroc qu'il n'avait pas eu le temps de réparer, le matin, avant l'arrivée des soldats. Mais il avait autour du cou une étrange écharpe rouge.
Wang-Fô lui dit doucement en continuant à peindre :
– Je te croyais mort.
– Vous vivant, dit respectueusement Ling, comment aurais-je pu mourir ?
Et il aida le maître à monter en barque. Le plafond de jade se reflétait sur l'eau, de sorte que Ling paraissait naviguer à l'intérieur d'une grotte. Les tresses des courtisans submergés33 ondulaient à la surface comme des serpents, et la tête pâle de l'Empereur flottait comme un lotus.
– Regarde, mon disciple, dit mélancoliquement Wang-Fô. Ces malheureux vont périr, si ce n'est déjà fait. Je ne me doutais pas qu'il y avait assez d'eau dans la mer pour noyer un Empereur. Que faire ?
– Ne crains rien, Maître, murmura le disciple. Bientôt, ils se trouveront à sec et ne se souviendront même pas que leur manche n'ait jamais été mouillée. Seul, l'Empereur gardera au cœur un peu d'amertume34 marine. Ces gens ne sont pas faits pour se perdre à l'intérieur d'une peinture.
Et il ajouta :
– La mer est belle, le vent bon, les oiseaux marins font leur nid. Partons, mon Maître, pour le pays au-delà des flots.
– Partons, dit le vieux peintre.
24. Les préparait en écrasant les pigments dans de l'huile.
25. Tranquillité.
26. Pierre précieuse de couleur verte.
27. La barque fragile.
28. Rythmé.
29. Rames.
30. Celui qui conduit le bateau.
31. Celui qui torture ou met à mort.
32. Le respect des règles.
33. Sous l'eau.
34. Goût amer et sentiment éprouvé suite à une humiliation ou une déception.