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Prolongement artistique et culturel


Sortir du harem : regards croisés sur la femme algérienne




De Delacroix à Picasso : de l’enfermement à la révolte


Théodore Chassériau, Intérieur de harem, 1854

Doc. 2
Théodore Chassériau, Intérieur de harem, 1854, huile sur toile, 67 × 54 cm, musée des Beaux-Arts, Strasbourg.

Texte A
Assia Djebar (1936-2015) est une auteure algérienne d’expression française. La nouvelle « Femmes d’Alger dans leur appartement », dont le titre s’inspire du tableau de Delacroix, raconte les histoires croisées de plusieurs femmes. Parmi elles : Sarah, qui a participé à la guerre d’indépendance et a fait de la prison. À la fin de la nouvelle, elle raconte à son amie française Anne comment elle a appris la mort de sa mère dans sa prison.

 – Ma mère, murmura Sarah.
 Elle pleura soudain ; [...] Anne ne manifesta rien de sa compassion. Sarah s’essuyait le bas des joues, de ses mains crispées qu’elle frottait ensuite contre le tissu de sa jupe. [...]
 Et Anne se mit à penser : dans cette ville étrange, ivre de soleil mais des prisons cernant haut chaque rue, chaque femme vit-elle pour son propre compte, ou d’abord pour la chaîne des femmes autrefois enfermées, génération après génération, tandis que se déversait la même lumière, un bleu immuable, rarement terni ?
 – Ma mère morte… Sa vie où rien ne s’est passé. [...] Autrefois, chez nous, dans la grande maison basse de banlieue, elle se taisait et travaillait tout le jour. Elle ne s’arrêtait pas. [...] Elle frottait, refrottait… [...] Or, quand j’ai appris sa mort dans cette prison, j’ai revu tous ses gestes [...] J’ai compris aussi pourquoi j’étais partie, à seize ans, de la maison, du lycée. [...] Ma mère chaque soir, quand mon père rentrait, arrivait une bassine de cuivre pleine d’eau chaude dans les mains et elle lui lavait les pieds. Méticuleusement. Moi, assise sur une marche, [...] je la contemplais. Je ne pensais rien ! Jamais, jamais je ne me suis dit quoi que ce soit. À l’époque, sans doute devais-je trouver la scène normale [... Mais j'] ai beau circuler dehors, conduire ma vie au jour le jour en improvisant et vraiment à ma guise, j’ai beau jouir, il faut bien dire le mot, de toute cette « liberté », or une seule question me taraude : cette liberté-là, est-elle vraiment à moi ? Ma mère est morte, sans même concevoir en idée cette vie zigzagante qui est mienne !... Anne, que faut-il faire ? S’enfermer à nouveau, se remettre à pleurer pour elle, vivre pour elle ? [...]
 Je ne vois pour les femmes arabes qu’un seul moyen de tout débloquer : parler, parler sans cesse d’hier et d’aujourd’hui, parler entre nous, dans tous les gynécées1, les traditionnels et ceux des HLM. Parler entre nous et regarder. Regarder dehors, regarder hors des murs et des prisons !...

Assia Djebar, « Femmes d’Alger dans leur appartement », Femmes d’Alger dans leur appartement, 1980, Éditions Albin Michel, 2002.


1. Dans l’Antiquité : lieux réservés aux femmes.


Eugène Delacroix (1798 - 1863) peint Femmes d’Alger dans leur appartement (► Doc. 1) au retour d’un voyage au Maroc réalisé en 1832. À cette époque, l’orientalisme (la représentation idéalisée de « l’Orient » – qui englobe les pays du Maghreb dans un même imaginaire) est très à la mode dans la littérature et les arts, et les écrivains et peintres romantiques voyagent régulièrement au Maghreb ou au Proche-Orient pour y puiser leur inspiration.

Les œuvres qui en résultent ne sont, la plupart du temps, pas réalistes : elles représentent un Orient mythique, transformé par le regard de peintres fascinés par l’exotisme et qui font tout pour rendre, de façon souvent exagérée, la « couleur locale ». Ces derniers aiment à représenter des villes typiques de l’Orient, des paysages désertiques, des scènes de combat ou de chasse, ou encore des scènes de harem.

Entre exotisme et érotisme, le harem, lieu où les femmes sont enfermées et contraintes à rester entre elles, est un sujet qui fascine les peintres durant toute la seconde partie du XIXe siècle, comme en témoignent les oeuvres de Chassériau et Renoir (Doc. 2 et 3).

Au XXe siècle, Pablo Picasso, le fondateur du cubisme, réalise en hommage à Delacroix une série de quinze tableaux intitulés Femmes d’Alger (► Doc. 4).

Que nous révèlent ces toiles sur les regards portés sur la femme algérienne ? Quel éclairage Assia Djebar, femme de lettres algérienne, peut, à son tour, nous fournir ?

Auguste Renoir, Intérieur de harem à Montmartre, 1872

Doc. 3
Auguste Renoir, Intérieur de harem à Montmartre (Parisiennes habillées en Algériennes), 1872, huile sur toile, 156 × 128,8 cm, musée national de l’Art occidental de Tokyo, Japon.

Eugène Delacroix, Le Naufrage de Don Juan, 1840


Retrouvez une analyse de ce tableau sur le site L'Histoire par l'image.

Doc. 1
Eugène Delacroix, Le Naufrage de Don Juan, 1840, huile sur toile, 135 × 196 cm, musée du Louvre, Paris.

Voir les réponses

1
Doc.1
a. Quelle image Delacroix donne-t-il de la femme algérienne et quelle atmosphère se dégage du tableau ?

b. En quoi peut-on dire que cette représentation correspond à un stéréotype de la femme orientale ?


2
Docs. 2, 3 et 4
Quelle différence voyez-vous dans la manière dont est représentée la nudité féminine dans le tableau de Picasso, par rapport à ceux de Chassériau et Renoir ?


3
Doc. 3
À votre avis, pourquoi Renoir représente-t-il des Parisiennes habillées en Algériennes ?



4
Texte A
Quels passages font écho au tableau de Delacroix ?



5
Textes A et B
a. D’après les extraits de la nouvelle et de la postface sur Delacroix, qu’est-ce qui a changé dans la situation des femmes en Algérie, par rapport à la vision qu’en donne Delacroix ?

b. Et qu’est-ce qui perdure ?


6
Texte B
Quelle lecture politique Assia Djebar fait-elle du tableau de Picasso ?

Ressource complémentaire

Vidéo sur l'orientalisme, réalisée par le musée d'Orsay.

Femme d'Alger version O Picasso

Doc. 4
Pablo Picasso, Les Femmes d’Alger, version O, 1955, huile sur toile, 114 × 146 cm, coll. privée.

Ressource complémentaire

Regardez un extrait du documentaire Femmes d’Alger de Kamel Dehane, avec une interview d’Assia Djebar.

Texte B
Assia Djebar écrit une postface à ses nouvelles, où elle explique les liens entre son œuvre et les Femmes d’Alger de Delacroix et de Picasso dont elle s’inspire.


 Sur le tableau de Delacroix :


 Tout le sens de ce tableau se joue dans le rapport qu’entretiennent [ces femmes] avec leur corps ainsi qu’avec le lieu de leur enfermement. Prisonnières résignées d’un lieu clos qui s’éclaire d’une sorte de lumière de rêve venue de nulle part – lumière de serre ou d’aquarium –, le génie de Delacroix nous les rend à la fois présentes et lointaines, énigmatiques au plus haut point. [...] Depuis quelques décennies – au fur et à mesure que triomphe çà et là chaque nationalisme –, on peut se rendre compte qu’à l’intérieur de cet orient livré à lui-même, l’image de la femme n’est pas perçue autrement : par le père, par l’époux et, d’une façon plus trouble, par le père et le fils.


 Sur le tableau de Picasso :


 Picasso renverse la malédiction, fait éclater le malheur, inscrit en lignes hardies un bonheur totalement nouveau. [...] Car il n’y a plus de harem, la porte en est grande ouverte et la lumière y entre, ruisselante [...]. Enfin, les héroïnes [...] y sont totalement nues, comme si Picasso […] faisait de cette dénudation non pas seulement le signe d’une émancipation mais plutôt celui d’une renaissance de ces femmes à leur corps. Deux ans après cette intuition d’artiste, est apparue la lignée des porteuses de bombes, à la « bataille d’Alger ». [...] Il s’agit de se demander si les porteuses de bombes, en sortant du harem, ont choisi par pur hasard leur mode d’expression le plus direct : leurs corps exposés dehors. En fait, elles ont sorti ces bombes comme si elles sortaient leurs propres seins.

Assia Djebar, « Regard interdit, son coupé », postface aux Femmes d’Alger dans leur appartement, 1980, Éditions Albin Michel, 2002.
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