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Refuser l’oppression par la poésie





Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau, Singes et perroquet dans la forêt vierge, 1905-1906, huile sur toile, 56 × 47 cm, Philadelphie, États-Unis.
Doc. 1
Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau, Singes et perroquet dans la forêt vierge, 1905-1906, huile sur toile, 56 × 47 cm, Philadelphie, États-Unis.

Ressources complémentaires

Retrouvez un lien vous permettant de mieux connaître Nicolás Guillén et écoutez ci-dessous une version audio du poème en espagnol.

Texte C - Jacques Roumain, « Sales nègres » (1945)

Jacques Roumain, « Sales nègres » (1945)

Écrivain et homme politique haïtien, Jacques Roumain a fondé le parti communiste haïtien. Le recueil Bois d’ébène est préfacé par Nicolás Guillén.

Eh bien voilà :
nous autres
les nègres
les niggers1
les sales nègres
nous n’acceptons plus
c’est simple
fini
d’être en Afrique
en Amérique
vos nègres
vos niggers
vos sales nègres
nous n’acceptons plus
ça vous étonne
de dire : oui missié2
en cirant vos bottes
oui mon pé3
aux missionnaires blancs
oui maître
en récoltant pour vous
la canne à sucre
le café
le coton
l’arachide
en Afrique
en Amérique
en bons nègres
en pauvres nègres
en sales nègres
que nous étions
que nous ne serons plus
fini vous verrez bien
nos yes Sir
oui blanc
si Señor
  et
garde à vous, tirailleur4
oui, mon Commandant,
quand on nous donnera l’ordre
de mitrailler nos frères Arabes
en Syrie
en Tunisie au Maroc
et nos camarades blancs grévistes
crevant de faim
opprimés
spoliés5
méprisés comme nous
les nègres les niggers
les sales nègres
SURPRISE
quand l’orchestre dans vos boîtes
à rumbas6 et à blues
vous jouera tout autre chose
que n’attendait la putainerie7 blasée
de vos gigolos8 et salopes endiamantées
pour qui un nègre
n’est qu’un instrument à chanter, n’est-ce pas,
à danser, of course
à forniquer9 natürlich10
rien qu’une denrée
à acheter à vendre
sur le marché du plaisir
rien qu’un nègre
un nigger
Surprise
jésusmariejoseph
surprise
quand nous attraperons
en riant effroyablement
le missionnaire par la barbe
pour lui apprendre à notre tour
à coups de pieds au cul
que
nos ancêtres
ne sont pas
des Gaulois
que nous nous foutons
d’un Dieu qui
s’il est le Père
eh bien alors c’est que nous autres
les nègres
les niggers
les sales nègres
faut croire que nous ne sommes que ses bâtards
et inutile de gueuler jésusmariejoseph
comme une vieille outre11 de mensonges débondée12
il faut bien
que nous t’apprenions
ce qu’il coûte en définitive
de nous prêcher à coups de chicote13 et de confiteors14
l’humilité
la résignation
à notre sort maudit
de nègres
de niggers
de sales nègres
[...]
Trop tard
jusqu’au cœur des jungles infernales
retentira précipité le terrible bégaiement
télégraphique des tam-tams répétant infatigables
répétant
que les nègres
n’acceptent plus
n’acceptent plus
d’être vos niggers
vos sales nègres
trop tard
car nous aurons surgi
des cavernes de voleurs des mines d’or du Congo
et du Sud-Afrique
trop tard il sera trop tard
pour empêcher dans les cotonneries de Louisiane
dans les Centrales sucrières des Antilles
la récolte de vengeance
des nègres
des niggers
des sales nègres
il sera trop tard je vous dis
car jusqu’aux tam-tams auront appris le langage
de l’Internationale15
car nous aurons choisi notre jour
le jour des sales nègres
des sales indiens
des sales hindous
des sales indo-chinois
des sales arabes
des sales malais
des sales juifs
des sales prolétaires
Et nous voici debout
Tous les damnés de la terre
tous les justiciers
marchant à l’assaut de vos casernes
et de vos banques
comme une forêt de torches funèbres pour en finir
une
  fois
    pour
      toutes
avec ce monde
de nègres
de niggers
de sales nègres

Jacques Roumain, « Sales nègres », Bois d’ébène, 1945, 2003, Mémoires d’encrier.


1. En anglais : nègres.
2. « Oui monsieur », puis « oui mon père », avec l’accent prêté aux esclaves, dans une orthographe appelée généralement « petit nègre ».
3. Désigne ici les prêtres chargés de propager la religion chrétienne dans les pays colonisés de tradition non chrétienne.
4. Désigne ici les soldats des troupes coloniales (soldats recrutés parmi les autochtones et encadrés par des officiers français).
5. À qui on a dérobé tous les droits et tous les biens, par force ou abus de pouvoir.
6. Danse d’origine cubaine.
7. Néologisme vulgaire, formé sur « putain », qui désigne la façon de se comporter de celui qui se prostitue.
8. Prostitué masculin.
9. Mot vulgaire pour désigner l’acte sexuel.
10. En allemand : naturellement.
11. Sac en peau qui sert à conserver ou à transporter des liquides.
12. Dont le bouchon (la bonde) est ouvert.
13. Fouet.
14. Prières, aveux de péchés.
15. Hymne communiste.


◈ Éclairage

Jacques Roumain, comme de nombreux caribéens issus de la colonisation, se tourne vers le communisme, dans lequel il trouve une idéologie émancipatrice, défendant l’autodétermination des peuples et l’égalité entre les êtres humains. L’adhésion au communisme trouve également sa justification dans une logique de lutte contre l’impérialisme américain, dont Haïti, comme d’autres îles, a subi l’influence.


◈ Éclairage

Quand je parle de situations insupportables, je pense d’abord à la médiocrité de la vie coloniale : « Monsieur le Gouverneur, Monsieur le Préfet, mon Colonel, mon Général, etc. » Dans la vie, il y a des choses que l’on supporte très mal et, si nous faisons tous un effort, c’est parce que nous sentons qu’il est urgent de faire naître une autre civilisation. Ce n’est pas très original, mais c’est vrai : il faut un autre monde, il faut un autre soleil, il faut une autre conception de la vie. [...] Il faut repartir vers un autre monde qui affirme la peur de la violence, la peur de la haine et le respect de l’homme, son épanouissement.

Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai : Entretiens avec Françoise Vergès, 2005, Éditions Albin Michel.


Texte A - Nicolás Guillén, « Ballade des deux ancêtres » (1934)

Nicolás Guillén, « Ballade des deux ancêtres » (1934)

Nicolás Guillén est un écrivain et intellectuel communiste cubain. Ses poèmes évoquent son métissage afro-hispanique, la fraternité entre les peuples et les cultures, les méfaits de l’esclavage et de la colonisation.

Ombres que moi seul j’aperçois
mes deux ancêtres m’accompagnent.
Javeline1 d’os aigu
tambour de cuir et de bois :
mon ancêtre nègre.
Collerette2 autour du cou large,
grise armure guerrière :
mon ancêtre blanc.

Pieds nus, torse minéral
de mon nègre ;
pupilles de vitres antarctiques
de mon blanc.3

Afrique de forêts humides
et de gros tambours sourds
– Je me meurs !
(Dit mon ancêtre nègre)
Caïmans des troubles marigots4
Verts matins des palmeraies
– Je suis las !
(Dit mon ancêtre blanc)
Oh voiles de vent amer
galions5 resplendissants d’or
– Je me meurs !
(Dit mon ancêtre nègre)
Oh rivage d’anse6 vierge
telle une gorge de verroteries7 ornée
– Je suis las !
(Dit mon ancêtre blanc)
Oh pur soleil ciselé8
dans l’arc du tropique
Oh lune ronde et propre
Sur le sommeil des singes

Combien de barques, combien de barques !
Combien de nègres, combien de nègres !
Quel fulgurant éclat de cannes !
Et quel fouet, celui du négrie  !
Du sang ? Du sang. Des plaintes ? Des plaintes.
Veines et yeux entr’ouverts
et vides matinées
et crépuscules de plantation
et grande voix féroce
déchiquetant le silence.
Combien de barques, combien de barques !
Combien de nègres !

Ombres que moi seul j’aperçois
mes deux ancêtres m’accompagnent.
Don Federico crie
et papa Facundo se tait ;
les deux rêvent dans la nuit
et marchent et marchent.
Je les rejoins.

– Federico !
– Facundo !
Les deux s’étreignent.
Ils soupirent.
Ils dressent tous deux leurs fortes têtes ;
Ils sont de la même taille
sous les hautes étoiles :
tous deux à la même mesure
de l’angoisse noire,
de l’angoisse blanche,
tous deux de la même taille
ils crient et rêvent et pleurent et chantent
chantent... chantent... chantent.


Nicolás Guillén, « Ballade des deux ancêtres », West Indies, Ltd, 1934, traduction de l’espagnol de Jacques Roumain, Le Nouvelliste, 17 août 1942.


1. Petit javelot.
2. Pièce de tissu plissé que les riches occidentaux portaient autour du cou.
3. Cette strophe a été supprimée dans les éditions ultérieures.
4. Marais.
5. Ici, navires espagnols qui transportaient les marchandises provenant des colonies.
6. Petite baie.
7. Objets de verre coloré, de peu de valeur. Allusion aux objets que les colons donnaient aux autochtones pour les inciter à les accueillir sans violence.
8. Sculpté.


◈ Éclairage

Au début du XXe siècle naissent des mouvements revendiquant une identité noire et une fierté d’être noir : la Harlem Renaissance aux États‑Unis, la négritude dans les régions francophones (voir Texte B et Texte 4) ou encore le negrismo à Cuba.

Les écrivains noirs ou métis s’émancipent de l’héritage littéraire des colons pour exprimer leur identité singulière.


Texte B - Léon‑Gontran Damas, « Hoquet », Pigments (1937)

Léon‑Gontran Damas, « Hoquet », Pigments (1937)

Auteur et homme politique guyanais, Léon-Gontran Damas est l’un des fondateurs du mouvement de la négritude avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor.

Et j’ai beau avaler sept gorgées d’eau
trois à quatre fois par vingt-quatre heures
me revient mon enfance
dans un hoquet secouant
mon instinct
tel le flic le voyou

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en

Ma mère voulant un fils très bonnes manières à table
  Les mains sur la table
  le pain ne se coupe pas
  le pain se rompt
  le pain ne se gaspille pas
  le pain de Dieu
  le pain de la sueur du front de votre Père
  le pain du pain
  Un os se mange avec mesure et discrétion
  un estomac doit être sociable
  et tout estomac sociable
  se passe de rots
  une fourchette n’est pas un cure-dent
  défense de se moucher
  au su
  au vu de tout le monde
  et puis tenez-vous droit
  un nez bien élevé
  ne balaye pas l’assiette

  Et puis et puis
  Et puis au nom du Père
  du fils
    du Saint-Esprit
  à la fin de chaque repas

  Et puis et puis
  et puis désastre
parlez-moi du désastre
Parlez-m’en

Ma mère voulant d’un fils mémorandum1

  Si votre leçon d’histoire n’est pas sue
  vous n’irez pas à la messe
  dimanche
  avec vos effets des dimanches
Cet enfant sera la honte de notre nom
  cet enfant sera notre nom de Dieu

  Taisez-vous
  Vous ai-je ou non dit qu’il vous fallait parler français
  le français de France
  le français du Français
  le français français

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en

Ma mère voulant d’un fils
fils de sa mère

  Vous n’avez pas salué la voisine
  encore vos chaussures de sales
  et que je vous y reprenne dans la rue
  sur l’herbe ou la Savane
  à l’ombre du Monument aux Morts
  à jouer
  à vous ébattre avec Untel
  avec Untel qui n’a pas reçu le baptême

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en
[...]

  Il m’est revenu que vous n’étiez encore pas
  à votre leçon de vi-o-lon
  Un banjo
  vous dites un banjo
  comment dites-vous
  un banjo
  Non monsieur
  Vous saurez qu’on ne souffre chez nous
  ni ban
  ni jo
  ni gui
  ni tare
  les mulâtres ne font pas ça
  laissez donc ça aux nègres


Léon-Gontran Damas, « Hoquet », Pigments, 1937, © Éditions Présence Africaine.


1. Cahier de notes.


◈ Éclairage

Le mouvement de la négritude est né dans les années 30 dans le sillage de la revue L’Étudiant noir. Construit sur le mot raciste « nègre », le terme de « négritude » a eu pour fonction de retourner ce terme péjoratif en affirmation de soi.
Les écrivains de la négritude n’ont eu de cesse de questionner l’identité des populations issues de la colonisation et de l’esclavage, dans leur héritage africain, et de dénoncer le déni et le mépris de la culture héritée du continent africain et de l’esclavage des peuples noirs.




Feitors corrigeant des nègres, lithographie coloriée, d’après Jean-Baptiste Debret, Voyage pittoresque et historique au Brésil, 1834 - 39.
Doc. 2
Feitors corrigeant des nègres, lithographie coloriée, d’après Jean-Baptiste Debret, Voyage pittoresque et historique au Brésil, 1834 - 39.
Voir les réponses

1
Texte A
a. Qui sont les deux ancêtres évoqués ?

b. En quoi sont-ils opposés ?

c. En quoi sont-ils semblables ?


2
Selon vous, le poème privilégie-t-il l’opposition ou l’union entre ces deux ancêtres ? Justifiez votre réponse de manière précise.


3
Texte B
a. En quoi les propos de la mère montrent-ils les effets de la colonisation ?

b. Comment interprétez-vous les deux derniers vers du poème ?


4
Par quels moyens (typographiques, rythmiques, stylistiques) le poète fait-il entendre sa voix ?


5
Doc. 4 Analysez cette gravure en montrant comment elle fait écho au poème.


6
Texte C
a. Que dénonce ce poème ?

b. Quelle tonalité est employée ? Justifiez par des exemples précis.


7
Au nom de qui le poète s’exprime-t-il au début ? Et à la fin ?


8
À quoi Jacques Roumain appelle-t-il ?


9
Synthèse
Qu’est-ce que ces trois poèmes ont en commun ? Comparez leur propos mais aussi leur forme.

Charles De Wolf Brownell, Paysage cubain, 1866, huile sur toile, collection privée.
Doc. 3
Charles De Wolf Brownell, Paysage cubain, 1866, huile sur toile, collection privée.

Frans Masereel, frontispice de Pigments de Léon-Gontran Damas, 1937, gravure sur bois, 11,2 × 7,5 cm, Éditions GLM.
Doc. 4
Frans Masereel, frontispice de Pigments de Léon-Gontran Damas, 1937, gravure sur bois, 11,2 × 7,5 cm, Éditions GLM.

Jean-Michel Basquiat, Furious Man, 1982, bâton à l’huile, acrylique, crayon gras et encre sur papier, 76 × 56 cm, collection privée.
Doc. 5
Jean-Michel Basquiat, Furious Man, 1982, bâton à l’huile, acrylique, crayon gras et encre sur papier, 76 × 56 cm, collection privée.

Ressource complémentaire

Retrouvez ici un lien vous permettant d’approfondir vos connaissances sur l’histoire de l’esclavage.

Aaron Douglas, Into bondage, 1936, huile sur toile, 153 × 154 cm, National Gallery of Art, Washington, États-Unis.
Doc. 6
Aaron Douglas, Into bondage, 1936, huile sur toile, 153 × 154 cm, National Gallery of Art, Washington, États-Unis.

Barbara Jones-Hogu, Unite (AfriCOBRA), 1971, lithographie, The Art Institute of Chicago, États-Unis.
Doc. 7
Barbara Jones-Hogu, Unite (AfriCOBRA), 1971, lithographie, The Art Institute of Chicago, États-Unis.

Ressource complémentaire

Retrouvez ici un lien vers une interview d’Angela Davis, militante du mouvement des droits civiques et membre des Black Panthers, qui entre en écho avec le poème de Jacques Roumain.
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