Texte 3


La scène du pauvre





Texte écho
Georges Brassens, « Le mécréant » (1960)

Au XXe siècle, l’athéisme n’est toujours pas accepté par tout le monde. Dans « Le mécréant », Georges Brassens dresse son propre portrait d’homme athée et envisage ironiquement une potentielle conversion. Est-il en notre temps rien de plus odieux,
De plus désespérant, que de n’pas croire en Dieu ?

J’voudrais avoir la foi, la foi d’mon charbonnier,
Qui est heureux comme un pape et con comme un panier.

Georges Brassens, « Le mécréant », Les Funérailles d’antan, 1960.

Dom Juan, mise en scène de Jean-Pierre Vincent, Comédie-Française, Paris, 2012.
Dom Juan, mise en scène de Jean-Pierre Vincent, Comédie-Française, Paris, 2012.

Éclairage

Molière et sa troupe ont dû supprimer cette scène dès la deuxième représentation, en raison de son caractère trop provocateur. Dans la première édition du texte, en 1682 (après la mort de Molière), seules les trois premières répliques apparaissent : tout le reste est censuré. En effet, le blasphème est considéré comme un grave péché à l’époque de Molière. Louis XIV a d’ailleurs durci les condamnations à l’encontre des blasphémateurs dans un édit du 30 juillet 1666 : les récidivistes pouvaient avoir les lèvres et la langue tranchées !
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Entrer dans le texte

1
Pourquoi cette scène a-t-elle fait scandale, à l’époque de Molière ? Lisez l’Éclairage pour vous aider.


Le raisonnement logique

2

a. En quoi ou en qui le pauvre croit-il ?

b. Et Dom Juan ? Comment comprenez-vous la réplique de Sganarelle (► l. 16-17) ?


3

a. Qu’est-ce que Dom Juan cherche à montrer au pauvre (► l. 14 à 27) ?

b. Comment s’y prend-il ? Analysez notamment ses questions et le ton qu’il emploie à ce moment-là.


4
Texte écho Comment se manifeste l’ironie dans la chanson de Brassens ?


5

a. Quelle image donne-t-il de lui dans ce passage ?

b. Quelle image a-t-on du pauvre, en comparaison avec Dom Juan ?


Dom Juan tentateur

6

a. Quelle promesse Dom Juan fait-il au pauvre ?

b. Quelle condition y met-il ?

c. Est-ce cruel, de la part de Dom Juan ? Proposez une réponse approfondie.


7
GRAMMAIRE

a. Relevez trois compléments circonstanciels de condition dans la deuxième moitié du texte et donnez leur nature.

b. Montrez, en analysant les formes verbales, que Dom Juan se fait de plus en plus insistant dans les dernières répliques.


8

a. Qu’est-ce que Dom Juan cherche à acheter ?

b. Y parvient-il ? Justifiez votre réponse.


Vers le commentaire

9
Comment le libertinage (voir p. 232) de Dom Juan est-il exprimé dans cette scène ?

ORAL
Qui remporte ce « duel » ? Faites deux groupes et débattez, après avoir soigneusement préparé vos arguments. Vous pouvez vous enregistrer pour vous entraîner.
Enregistreur audio

La scène du pauvre

Sganarelle et Dom Juan, en fuite, se sont perdus dans la forêt. Ils rencontrent un mendiant.

SGANARELLE. – Holà, ho, l’homme ! ho, mon compère ! ho, l’ami ! un petit mot, s’il vous plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.

LE PAUVRE. – Vous n’avez qu’à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite1 quand vous serez au bout de la forêt ; mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps, il y a des voleurs ici autour.

DOM JUAN. – Je te suis bien obligé2, mon ami, et je te rends grâce de tout mon coeur.

LE PAUVRE. – Si vous vouliez me secourir, Monsieur, de quelque aumône3 ?

DOM JUAN. – Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois.

LE PAUVRE. – Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu’il vous donne toute sorte de biens.

DOM JUAN. – Eh ! prie le Ciel qu’il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.

SGANARELLE. – Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme : il ne croit qu’en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.

DOM JUAN. – Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?

LE PAUVRE. – De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.

DOM JUAN. – Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?

LE PAUVRE. – Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.

DOM JUAN. – Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour ne peut pas manquer d’être bien dans ses affaires.

LE PAUVRE. – Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n’ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.

DOM JUAN. – Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah ! je m’en vais te donner un louis d’or tout à l’heure, pourvu que tu veuilles jurer4.

LE PAUVRE. – Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?

DOM JUAN. – Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un louis d’or, ou non ; en voici un que je te donne, si tu jures. Tiens. Il faut jurer.

LE PAUVRE. – Monsieur !

DOM JUAN. – À moins de cela, tu ne l’auras pas.

SGANARELLE. – Va, va, jure un peu ; il n’y a pas de mal.

DOM JUAN. – Prends, le voilà, prends, te dis-je ; mais jure donc.

LE PAUVRE. – Non, Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.

DOM JUAN. – Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité.


Molière, Dom Juan, Acte III, scène 2, 1665.


1. Tourner à droite.
2. Redevable, reconnaissant.
3. Aide financière, don charitable.
4. Blasphémer.