Chargement de l'audio en cours
Plus

Plus

Le temps a-t-il une réalité ?
P.70-71

Mode édition
Ajouter

Ajouter

Terminer

Terminer

Entrée en matière


Le temps a-t-il une réalité ?





Le temps dit « objectif », uniforme et supposé réel, est classiquement distingué du temps « vécu », subjectif et variable d’un individu à l’autre. Le temps vécu tient compte de l’intensité du moment et varie en fonction des étapes de notre existence : en vieillissant, les années paraissent passer plus vite. Au XXe siècle, les travaux d’Einstein, puis le développement de la physique des particules remettent en cause le caractère absolu et universel du temps. Certains scientifiques font remarquer que cette découverte fondamentale n’a pourtant toujours pas, un siècle plus tard, affecté la conscience collective. Tout se passe pour nous comme si rien n’avait changé. Faut‑il alors admettre que le temps n’appartient pas au réel ? N’est‑ce pas le temps de la conscience qui nous « sauve » de la destitution du temps objectif, récusé par la science moderne ?

Doc. 1
Ce qui dure dans le temps est‑il éternel ?

Les 15 et 16 avril 2019 ont été marqués par le drame de l’incendie de la cathédrale Notre‑Dame de Paris : l’événement a fait la une des médias pendant près de vingt heures, alors même qu’il n’y a eu ni mort ni blessé.

Cette couverture médiatique souligne la place de la cathédrale dans la culture collective, au‑delà du lieu de culte qu’elle incarne. Comment comprendre une telle émotion ? La construction de la cathédrale, commencée au milieu du XIIe siècle, aura duré deux siècles. Ne s’agit‑il pas tout simplement du spectacle du temps qui se consume ?

L’événement invite à opérer une distinction entre le temps et la durée : en traversant les siècles, les pierres de Notre‑Dame de Paris ont incorporé des symboles religieux, les témoignages de plusieurs époques, les scansions de l’histoire d’une nation, et semblent ainsi avoir pris vie. À l’occasion du dramatique incendie, la capacité du temps à laisser quelque chose se hisser hors de lui est ainsi interrogée.

incendie Notre-Dame de Paris

Doc. 2
Le temps du projet

 Or la signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent. Cela ne signifie nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs ; mais, bien au contraire, que le projet fondamental que je suis décide absolument de la signification que peut avoir pour moi et pour les autres le passé que j’ai à être. Moi seul en effet peut décider à chaque moment de la portée du passé : non pas en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas l’importance de tel ou tel événement antérieur, mais en me projetant vers mes buts, je sauve le passé avec moi et je décide par l’action de sa signification. Cette crise mystique de ma quinzième année, qui décidera si elle « a été » pur accident de puberté ou au contraire premier signe d’une conversion future ? Moi, selon que je déciderai – à vingt ans, à trente ans – de me convertir. Le projet de conversion confère d’un seul coup à une crise d’adolescence la valeur d’une prémonition que je n’avais pas prise au sérieux. Qui décidera si le séjour en prison que j’ai fait, après un vol, a été fructueux ou déplorable ? Moi, selon que je renonce à voler ou que je m’endurcis. Qui peut décider de la valeur d’enseignement d’un voyage, de la sincérité d’un serment d’amour, de la pureté d’une intention passée, etc. ? C’est moi, toujours moi, selon les fins par lesquelles je les éclaire.

Jean-Paul Sartre, L’être et le Néant, 1943, © Éditions Gallimard, 1976.

Doc. 3
Vivre le temps

Les montres sont ici déformées, et avec elles, le temps qu’elles marquaient : temps chronologique, mathématique et régulier. Inutile de mesurer le temps dès lors qu’il fond dans un rêve qui se prolonge, dans une impression de durée molle et coulante. Dali, obsédé par la mort, propose au spectateur de se libérer du temps objectif. Cependant, l’olivier est sans feuilles et les fourmis semblent décomposer la montre au premier plan. Se libérer du temps objectif, au profit du temps de la conscience, n’est‑ce pas devoir affronter sa mortalité ?

Salvador Dali, Les Montres molles ou La
Persistance de la mémoire, 1931, huile sur
toile

Doc. 4
Le temps du corps

Le temps n’est pas qu’une réalité psychique. Il existe aussi un temps du corps, une horloge biologique. Le terme d’horloge biologique, ou d’horloge interne, fait référence à un réglage temporel interne au vivant et indépendant de l’environnement.

Afin de mettre en évidence la présence d’une telle horloge, le scientifique français Michel Siffre s’est soumis à une expérience, en restant dans une grotte pendant deux mois, sans aucun repère temporel. L’étude de sa physiologie a montré qu’il respectait un cycle veille-sommeil inné d’environ 24 heures, précisément le temps que met la Terre à faire une fois le tour sur elle-même.

Il semble ainsi exister un temps du corps, connecté au temps cosmique, inné et indépendant de la perception du ciel.

Les questions qui se posent

À l’évidence, le temps de notre conscience s’écoule, irréversible, et rien ne s’y passe jamais deux fois de la même manière : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », comme le disait Héraclite. L’homme n’ignore pas où le conduit ce flux ininterrompu, la mort est la seule perspective de sa durée. La conscience du temps nous rend-elle malheureux ?

Or, lorsqu’il veut penser sa mort, l’homme cherche à saisir une image du temps. Quelles conceptions du temps la philosophie élabore‑t‑elle ? D’un côté le temps vécu ne se pense pas, mais se vit ; de l’autre, le temps objectif n’a rien d’intuitif, mais se conçoit. Ce temps conçu est évalué, « spatialisé ». Il est traduit inadéquatement, alors qu’il est nécessairement vécu dans la plus parfaite connivence. Le temps n’existe‑t‑il que pour une conscience ?

Se pose alors la question de savoir de quelle façon l’image du temps reflète la manière dont nous le vivons, comment nous tentons d’avoir prise sur lui et de quelle manière nous appréhendons ce qui est susceptible d’y résister. Ainsi le mystère du temps tient‑il peut‑être au fait qu’il est une façon pour nous, humains, de vivre et d’essayer de comprendre notre existence, qui n’est jamais totalement réduite à sa seule temporalité. Peut‑on agir sur le temps ?
Utilisation des cookies
En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous acceptez l'utilisation des cookies permettant le bon fonctionnement du service.
Pour plus d’informations, cliquez ici.