Texte 1


Conon de Béthune, « Jadis dans un autre pays » (XIIe siècle)





Quentin Metsys, Vieille femme grotesque, vers 1513, huile sur panneau.
Quentin Metsys, Vieille femme grotesque, vers 1513, huile sur panneau, 64 × 46 cm, National Gallery, Londres, Royaume-Uni.

Manuscrit Conon de Bethune.
Conon de Béthune, « Jadis dans un autre pays » (XIIe siècle)

Jadis dans un autre pays
Un chevalier aima une dame.
Tant que la dame fut à son avantage,
Elle lui refusa son amour,
Jusqu’au jour où elle lui dit : « Ami,
Je vous ai longtemps amusé par mes paroles ;
Or votre amour est connu et prouvé,
Désormais, je serai toute à votre gré. »

Le chevalier la regarda bien en face,
Il la vit pâle et décolorée.
« Dame, fait-il, je n’ai pas de chance
Que dès l’autre année, vous n’ayez eu cette pensée.
Votre beau visage qui ressemblait à la fleur de lis
Me paraît avoir tellement changé de mal en pis
Qu’il m’est avis que vous n’êtes plus la même à mes yeux.
Vous avez pris bien tard cette décision, madame. »

Quand la dame s’entendit railler1 de cette manière,
Elle en eut honte, et elle dit étourdiment :
« Par Dieu, vassal2, croyez-vous qu’on doive vous aimer
Et que je parle sérieusement ?
Cela ne m’est pas venu à l’esprit.
Jamais je n’aurai daigné vous aimer
Vu que vous avez souvent plus grande envie
D’embrasser un bel adolescent. »

– Madame, j’ai bien ouï3 parler
De votre beauté, mais ce n’est pas d’aujourd’hui.
J’ai ouï conter de Troie
Que cette ville fut jadis de très grande puissance,
Et maintenant on en trouve à peine l’emplacement.
Pour ce, je vous conseille d’excuser
Que soient accusés de tricherie
Ceux qui désormais ne voudront vous aimer. »

– Vassal, vous avez eu une fâcheuse idée
De me reprocher mon âge ;
Si ma jeunesse est tout à fait passée,
Je suis d’autre part riche et de haut parage4 ;
On m’aimerait avec un peu de beauté.
Il n’y a pas un mois
Que le marquis m’envoya son messager
Et le Barrois a jouté5 pour l’amour de moi. »

– Par Dieu, dame, cela doit bien vous ennuyer
De regarder toujours à la haute situation.
On n’aime pas une dame pour sa parenté,
Mais on l’aime quand elle est belle et sage ;
Vous en saurez un jour la vérité :
Car il y en a bien cent qui ont jouté pour l’amour de vous,
Qui, fussiez-vous la fille du roi de Carthage,
Ne le voudraient plus aujourd’hui. »


Conon de Béthune, « Jadis dans un autre pays », XIIe siècle, trad. de l’ancien français d’André Mary, Anthologie poétique française : Moyen Âge, Volume 1 © Flammarion, coll. GF, 1967.


1. Entendit qu'on se moquait d’elle.
2. Chevalier ayant juré fidélité à un seigneur, en échange d’un fief, d’un territoire.
3. Entendu.
4. Famille, lignée.
5. Le marquis a combattu.

Ressource complémentaire


Anne Sylvestre, « La centième nuit »

Groupe de troubadours, Cantiques de Sainte Marie, XIIIe siècle, enluminure.
Groupe de troubadours, Cantiques de Sainte Marie, XIIIe siècle, enluminure, bibliothèque du monastère de l’Escurial, Madrid, Espagne.

Éclairage

Les troubadours et trobairitz (féminin) sont des poètes musiciens du Moyen Âge. Ils ou elles chantent leurs poèmes en s’accompagnant d’un instrument dès le XIe siècle dans le Sud de la France (région de la langue d’oc). Cet art se développe ensuite au XIIe siècle dans le Nord de la France (région de la langue d’oïl) avec les trouvères. Conon de Béthune est l’un d’entre eux. Poète mais aussi chevalier, il participe à plusieurs expéditions militaires en Orient ainsi qu’aux troisième et quatrième croisades.

◈ Ressource complémentaire


Jean de La Fontaine, « La Fille » (1678)

Certaine fille un peu trop fière
Prétendait trouver un mari
Jeune, bien fait et beau, d’agréable manière.
Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci.
Cette fille voulait aussi
Qu’il eût du bien, de la naissance,
De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d’importance.
La belle les trouva trop chétifs de moitié.
Quoi moi ? quoi ces gens-là ? l’on radote, je pense.
A moi les proposer ! hélas ils font pitié.
Voyez un peu la belle espèce !
L’un n’avait en l’esprit nulle délicatesse ;
L’autre avait le nez fait de cette façon-là ;
C’était ceci, c’était cela,
C’était tout ; car les précieuses
Font dessus tous les dédaigneuses.
Après les bons partis, les médiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vraiment je suis bonne
De leur ouvrir la porte : Ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grâce à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude.
La belle se sut gré de tous ces sentiments.
L’âge la fit déchoir : adieu tous les amants.
Un an se passe et deux avec inquiétude.
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l’amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
Qu’elle échappât au temps cet insigne larron :
Les ruines d’une maison
Se peuvent réparer ; que n’est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa préciosité changea lors de langage.
Son miroir lui disait : Prenez vite un mari.
Je ne sais quel désir le lui disait aussi ;
Le désir peut loger chez une précieuse.
Celle-ci fit un choix qu’on n’aurait jamais cru,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.

Jean de La Fontaine, « La Fille », Fables, Livre VII, 1678.
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L'image

1
Rédigez le portrait de cette femme comme si vous deviez la décrire à quelqu’un qui ne la connaît pas.


2

a.
Que tient-elle dans la main ?

b. Selon vous, pourquoi le peintre a-t-il ajouté ce détail ?