Texte 2


François Villon, Testament (écrit vers 1461)





Texte écho
François Villon, Testament (vers 1461)

Voici les deux premières strophes de l’extrait, en ancien français.

Je plains le temps de ma jeunesse,
Ouquel j’ay plus qu’autre gallé
Jusqu’a l’entrée de viellesse,
Qui son partement m’a celé :
Il ne s’en est a pié allé
N’a cheval : helas ! comment don ?
Soudainement s’en est vollé
Et ne m’a laissié quelque don.

Allé s’en est, et je demeure,
Povre de sens et de savoir,
Triste, failly, plus noir que meure,
Qui n’ay ne cens, rente n’avoir ;
Des miens le mendre, je dis voir,
De me desavouer s’avance,
Oubliant naturel devoir
Par faulte d’ung peu de chevance.

François Villon, Testament, strophes XXII et XXIII, vers 1461.

Éclairage

Pour Villon, le monde est à la fois amitié et haine, rire et sérieux, amour profond et louche aventure. Seuls l’entrelacement et le mélange du bouffon et du grave, de l’ironie et du pathétique peuvent traduire cette vision de l’opacité et de l’incertitude universelle. Le rire en pleurs est une attitude esthétique destinée à charger d’une plus profonde signification chaque vers du Testament. […] Ainsi donc les jeux sur les mots dans la poésie de Villon ne sont-ils rien moins qu’anodins : ils révèlent l’attitude d’un poète en face d’un monde instable et difficile, aux apparences trompeuses […].


Jean Dufournet, Introduction aux Poésies de François Villon, GF-Flammarion, 1999.
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L'image

Quels liens entretiennent le texte de Villon et cette illustration ?

Antonio Ciccone, Les deux âges, 1960, tempera grasse, The Forbes Magazine Collection.
Antonio Ciccone, Les deux âges, 1960, tempera grasse, The Forbes Magazine Collection, New York, États-Unis.

Gravure François villon
François Villon, Testament (écrit vers 1461)

Pauvre et orphelin, François Villon parvient pourtant à mener des études qui le destinent à devenir religieux et à mener une vie confortable. Mais il préfère s’abandonner à une existence rebelle et aventureuse. Cambrioleur, vagabond et même criminel, il échappe de peu à la peine capitale et est condamné à l’exil : on perd sa trace en 1463. Dans son Testament, il dresse le bilan de sa vie en mêlant le rire de la satire au lyrisme des regrets.

Je regrette le temps de ma jeunesse où j’ai plus qu’un autre fait la noce1 jusqu’à l’entrée de la vieillesse qui m’a caché son départ. Il ne s’en est pas allé à pied ni à cheval, hélas ! comment donc ? soudainement il s’est envolé et ne m’a laissé aucun don.

Il s’en est allé, et je demeure, pauvre de sens et de savoir, triste, pâle, plus noir que mûre, sans écus, rente ni avoir. Le plus humble des miens, je dis vrai, va jusqu’à me désavouer, oubliant son devoir naturel, parce que je manque d’un peu d’argent.

Pourtant, je ne crains pas le reproche d’avoir dépensé pour me goberger2 et me pourlécher3; pour avoir aimé, je n’ai rien vendu que l’on puisse me reprocher, rien du moins qui leur coûte très cher : je le dis et ne crois pas mentir. De ce reproche, je puis me défendre : quand on n’a pas mal fait, on ne doit pas s’accuser.

Il est bien vrai que j’ai aimé et que j’aimerais volontiers ; mais un cœur triste, un ventre affamé qui n’est pas rassasié au tiers, m’éloignent des sentiers de l’amour. Eh bien ! qu’un autre s’en donne à coeur joie, qui a fait son plein dans les celliers4, car de la panse5 vient la danse.

Je le sais bien, si j’avais étudié au temps de ma jeunesse folle, et si je m’étais voué aux bonnes mœurs, j’aurais maison et couche molle. Mais quoi ! je fuyais l’école comme fait le mauvais enfant. En écrivant cette parole, peu s’en faut que mon cœur n’éclate.

À la parole du Sage6 je lui fis accorder trop de crédit (je n’en puis mais7 !). Elle dit : « Réjouis-toi, mon fils, en ton adolescence.8» Mais ailleurs il nous sert un tout autre plat, car « jeunesse et adolescence » – c’est ce qu’il dit, ni plus ni moins – « ne sont qu’erreur et illusion9».

Mes jours s’en sont allés bien vite, comme font, dit Job10, les bouts de fil d’une toile, quand le tisserand tient dans sa main de la paille enflammée : alors, s’il y a un bout qui dépasse, en un instant il est enlevé. Je n’ai donc plus à craindre aucune attaque, car avec la mort tout s’achève.


François Villon, Testament, strophes XXII à XXVIII, vers 1461, Poésies, trad. de l’ancien français de Jean Dufournet © Flammarion, coll. GF-Flammarion, 1992.


1. La fête.
2. Manger et boire abondamment.
3. Me régaler.
4. Lieux où l’on conserve le vin et la nourriture.
5. Ventre.
6. L’Ecclésiaste, auteur d’un livre de l’Ancien Testament.
7. Je ne le peux plus !
8. Ecclésiaste, 12,1.
9. Ecclésiaste, 12,2.
10. Personnage biblique qui incarne l’homme juste frappé par le malheur et mis ainsi à de nombreuses reprises à l’épreuve par Dieu.
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Entrer dans le texte

1

a. Reformulez en une phrase chacune des strophes de l’extrait.

b. Proposez ensuite un titre pour l’ensemble du passage.


2
Texte écho Quels types de vers et de rimes sont utilisés dans ce poème ?


Un texte adressé

3

a. Dans un tableau comparatif, relevez les éléments des deux portraits que Villon fait de lui-même : lorsqu’il était jeune et maintenant qu’il est âgé.

Portrait de Villon jeune Portrait de Villon âgé

b. Qu’est-ce qui se dégage de chacun des portraits ?


4

a. À qui ce texte s’adresse-t-il, selon vous ?

b. Montrez qu’il est tour à tour une confession et un plaidoyer.


Une vision de la condition humaine

5

a. Relevez et analysez les expressions qui soulignent le caractère éphémère de la vie.

b. Qu’évoque l’image des « bouts de fil » (► l. 26-27) ?


6
Villon cite le livre biblique de L’Ecclésiaste. Quel semble être son avis sur ces sagesses ?


7
Quelles tonalités se mêlent dans cet extrait du Testament ?


Vers le commentaire

8
Quels sont les buts du poète dans ce « testament » ? Comment les atteint-il ?


9
GRAMMAIRE

a. Quelle est la nature et la fonction précises des propositions commençant par « si » (► l. 18-19) ?

b. Qu’expriment-elles ?


ORAL
Imaginez le « testament » qu’adresserait le vieillard du tableau d’Antonio Ciccone au jeune homm