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Groupement complémentaire


Paris, de l’ennui au divertissement




Texte A - Joris-Karl Huysmans, Les Sœurs Vatard (1879)

Joris-Karl Huysmans, Les Sœurs Vatard (1879)

Cécile et Désirée Vatard sont ouvrières à Paris. Pour rompre l’ennui d’un quotidien répétitif, elles regardent la gare Montparnasse que leur atelier surplombe.

  Un bout de soleil tachait la voie par places et trempait ses rayons pâles dans le ventre des flaques. Les parisiens abusaient de cette éclaircie pour aller encore à la campagne. Les trains de Versailles se succédaient de dix en dix minutes. [...] Courbée sur la banquette, les yeux fripés, la main au chapeau, le parapluie entre les jambes, la floppée des voyageurs roulait dans un nuage de charbon et de poudre. Les fusées de cette allégresse indisposèrent les deux sœurs. Ce contentement de gens qui, après avoir pâti pendant toute une semaine, derrière un comptoir, ferment leurs volets le dimanche et délaissent le trottoir où, par les soirées tièdes, ils installent, du lundi au samedi, leurs enfants et leurs chaises ; cette manie des boutiquiers de vouloir s’ébattre, en plein air, dans un Clamart1 quelconque, cette satisfaction imbécile de porter, à cheval sur une canne, le panier aux provisions ; ces dînettes avec du papier gras sur l’herbe ; ces retours avec des bottelettes2 de fleurs ; ces cabrioles, ces cris, ces hurlées stupides sur les routes ; ces débraillés de costumes, ces habits bas, ces chemises bouffant de la culotte3, ces corsets débridés, ces ceintures lâchant la taille de plusieurs crans ; ces parties de cache‑cache et de visa dans des buissons empuantis par toutes les ordures des repas terminés et rendus, leur firent envie. [...]

  Par désœuvrement, elles observaient les moindres détails du chemin de fer, le miroitement des poignées de cuivre des voitures, les bouillons de leurs vitres ; écoutaient le tic tac du télégraphe, le bruit doux que font les wagons qui glissent, poussés par des hommes ; considéraient les couleurs différentes des fumées de machines, des fumées qui variaient du blanc au noir, du bleu au gris et se teintaient parfois de jaune, du jaune sale et pesant des bains de Barèges4 ; et elles reconnaissaient chaque locomotive, savaient son nom, lisaient sur son flanc l’usine où elle était née [...] ; et elles se montraient la différence des bêtes, les frêles et les fortes, les petiotes5 sans tenders6 pour les trains de banlieue, les grosses pataudes pour les convois à marchandises. [...]

  Elles avaient des joies d’enfants lorsqu’elles en apercevaient une, une toute petite, réservée pour la traction des marchandises dans la gare et pour les travaux de la voie, une mignonne, élégante et délurée, avec sa toiture de fer pour abriter les chauffeurs et ses grosses lunettes sur l’arrière-train.


Joris-Karl Huysmans, Les Sœurs Vatard, chapitre XIV, 1879.


1. Commune du sud-ouest de Paris.
2. Petits bouquets.
3. Sortant du pantalon.
4. Station thermale.
5. Petites (en langue régionale).
6. Wagon qui suit la locomotive, dans lequel se trouve la réserve d’eau et de combustible.

Texte B - Guy de Maupassant, Bel‑Ami (1885)

Guy de Maupassant, Bel‑Ami (1885)

Georges Duroy est un jeune homme plein d’ambition. Au début du roman, le lecteur déambule à ses côtés dans Paris.

  C’était une de ces soirées d’été où l’air manque dans Paris. La ville, chaude comme une étuve, paraissait suer dans la nuit étouffante. Les égouts soufflaient par leurs bouches de granit leurs haleines empestées, et les cuisines souterraines jetaient à la rue, par leurs fenêtres basses, les miasmes1 infâmes des eaux de vaisselle et des vieilles sauces.

  Les concierges, en manches de chemise, à cheval sur des chaises en paille, fumaient la pipe sous des portes cochères, et les passants allaient d’un pas accablé, le front nu, le chapeau à la main.

  Quand Georges Duroy parvint au boulevard, il s’arrêta encore, indécis sur ce qu’il allait faire. Il avait envie maintenant de gagner les Champs-Élysées et l’avenue du bois de Boulogne pour trouver un peu d’air frais sous les arbres ; mais un désir aussi le travaillait, celui d’une rencontre amoureuse.

  Comment se présenterait-elle ? Il n’en savait rien, mais il l’attendait depuis trois mois, tous les jours, tous les soirs. Quelquefois cependant, grâce à sa belle mine et à sa tournure galante, il volait, par-ci, par-là, un peu d’amour, mais il espérait toujours plus et mieux.

  La poche vide et le sang bouillant, il s’allumait au contact des rôdeuses qui murmurent à l’angle des rues : « Venez-vous chez moi, joli garçon ? » mais il n’osait les suivre ne les pouvant payer ; et il attendait aussi autre chose, d’autres baisers moins vulgaires.

  Il aimait cependant les lieux où grouillent les filles publiques, leurs bals, leurs cafés, leurs rues ; il aimait les coudoyer, leur parler, les tutoyer, flairer leurs parfums violents, se sentir près d’elles. C’étaient des femmes enfin, des femmes d’amour. Il ne les méprisait point du mépris inné des hommes de famille.
Il tourna vers la Madeleine et suivit le flot de foule qui coulait accablée par la chaleur. Les grands cafés, pleins de monde, débordaient sur le trottoir, étalant leur public de buveurs sous la lumière éclatante et crue de leur devanture illuminée. [...]

  Duroy avait ralenti sa marche, et l’envie de boire lui séchait la gorge.

  Une soif chaude, une soif de soir d’été le tenait, et il pensait à la sensation délicieuse des boissons froides coulant dans la bouche. Mais s’il buvait seulement deux bocks dans la soirée, adieu le maigre souper du lendemain, et il les connaissait trop, les heures affamées de la fin du mois.


Guy de Maupassant, Bel-Ami, chapitre I, 1885.


1. Odeur nauséabonde provenant des substances en décomposition.


◈ Éclairage

ENNUYER v. impers. et tr. est issu (1080) du bas latin inodiare « être odieux », formé à partir de la locution du latin classique in odio esse « être un objet de haine ».

DIVERTIR v. tr. est emprunté (1370-1380) au bas latin divertere « se détourner, se séparer de, être indifférent ».


Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, Édition Le Robert, 1998.


Texte C - Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1891)

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1891)

Frédéric Moreau vient d’échouer à ses examens de Droit et apprend que Mme Arnoux, la femme mariée dont il est épris, a quitté la ville.

  Alors commencèrent trois mois d’ennui. Comme il n’avait aucun travail, son désœuvrement renforçait sa tristesse.
Il passait des heures à regarder, du haut de son balcon, la rivière qui coulait entre les quais grisâtres, noircis, de place en place, par la bavure des égouts, avec un ponton de blanchisseuses amarré contre le bord, où des gamins quelquefois s’amusaient, dans la vase, à faire baigner un caniche. [...] La tour Saint-Jacques, l’hôtel de ville, Saint-Gervais, Saint-Louis, Saint-Paul se levaient en face, parmi les toits confondus, — et le génie de la colonne de Juillet resplendissait à l’orient comme une large étoile d’or, tandis qu’à l’autre extrémité le dôme des Tuileries arrondissait, sur le ciel, sa lourde masse bleue. [...]

  Il rentrait dans sa chambre ; puis, couché sur son divan, s’abandonnait à une méditation désordonnée : plans d’ouvrage, projets de conduite, élancements vers l’avenir. Enfin, pour se débarrasser de lui-même, il sortait.

  Il remontait, au hasard, le quartier latin, si tumultueux d’habitude, mais désert à cette époque, car les étudiants étaient partis dans leurs familles. Les grands murs des collèges, comme allongés par le silence, avaient un aspect plus morne encore ; on entendait toutes sortes de bruits paisibles, des battements d’ailes dans des cages, le ronflement d’un tour, le marteau d’un savetier ; et les marchands d’habits, au milieu des rues, interrogeaient de l’œil chaque fenêtre, inutilement. Au fond des cafés solitaires, la dame du comptoir bâillait entre ses carafons remplis ; les journaux demeuraient en ordre sur la table des cabinets de lecture ; dans l’atelier des repasseuses, des linges frissonnaient sous les bouffées du vent tiède. De temps à autre, il s’arrêtait à l’étalage d’un bouquiniste ; un omnibus, qui descendait en frôlant le trottoir, le faisait se retourner ; et, parvenu devant le Luxembourg, il n’allait pas plus loin.

  Quelquefois, l’espoir d’une distraction l’attirait vers les boulevards. Après de sombres ruelles exhalant des fraîcheurs humides, il arrivait sur de grandes places désertes, éblouissantes de lumière, et où les monuments dessinaient au bord du pavé des dentelures d’ombre noire. Mais les charrettes, les boutiques recommençaient, et la foule l’étourdissait, — le dimanche surtout, — quand, depuis la Bastille jusqu’à la Madeleine, c’était un immense flot ondulant sur l’asphalte, au milieu de la poussière, dans une rumeur continue ; il se sentait tout écœuré par la bassesse des figures, la niaiserie des propos, la satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur ! Cependant, la conscience de mieux valoir que ces hommes atténuait la fatigue de les regarder.


Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, chapitre V, 1869.



Claude Monet, Gare Saint-Lazare, vue extérieure, huile sur toile, 42 × 31,3 cm, Collection privée, Paris, 1877.
Claude Monet, Gare Saint-Lazare, vue extérieure, huile sur toile, 42 × 31,3 cm, Collection privée, Paris, 1877.
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Descriptions de Paris

1
Quels éléments font de ces textes des descriptions réalistes ?


2
Quelle focalisation est adoptée dans chacun de ces passages ? Justifiez votre réponse.


3
Quels sont les sens évoqués dans ces descriptions ?


4
Quel portrait des Parisiens brossent ces extraits ?
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L'ennui

5
Pourquoi les personnages principaux s’ennuient-ils ?

6
Par quels moyens chaque extrait parvient-il à rendre cette impression d’ennui ? Donnez des exemples précis.


7
Peut‑on dire de ces personnages principaux qu’ils sont des héros ? Justifiez votre réponse.


8
Quel portrait moral faites‑vous de chacun d’eux ?


9
Comparez les personnages principaux de ces extraits. Quels sont leurs points communs et leurs différences ?



Synthèse

10
Dans ces extraits, Paris est‑il décrit de manière méliorative ou péjorative ? Proposez une réponse nuancée et illustrée par des exemples précis.

Leo von König, Bohème-Café, huile sur toile, 88× 108 cm, Collection privée, 1909.
Leo von König, Bohème-Café, huile sur toile, 88× 108 cm, Collection privée, 1909.
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