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La littérature du bourbier





Michel-Ange, Écorché d’un torse masculin, craie rouge sur papier, Fonds de la collection royale d’Élisabeth II, Royaume-Uni.
Doc. 1
Michel-Ange, Écorché d’un torse masculin, craie rouge sur papier, Fonds de la collection royale d’Élisabeth II, Royaume-Uni.

Texte A
  Il s’est établi depuis quelques années une école monstrueuse de romanciers [...]. Attacher par le dégoût, plaire par l’horrible, c’est un procédé qui malheureusement répond à un instinct humain, mais à l’instinct le plus bas, le moins avouable, le plus universel, le plus bestial. [...] Je ne prétends pas restreindre le domaine de l’écrivain. Tout, jusqu’à l’épiderme, lui appartient : arracher la peau, ce n’est plus de l’observation, c’est de la chirurgie ; et si une fois par hasard un écorché1 peut être indispensable à la démonstration psychologique, l’écorché mis en système n’est plus que de la folie et de la dépravation. [...]

  Ceci expliqué, je dois avouer le motif spécial de ma colère. Ma curiosité a glissé ces jours-ci dans une flaque de boue et de sang qui s’appelle Thérèse Raquin [...]. Le sujet est simple, d’ailleurs, le remords physique de deux amants qui tuent le mari pour être plus libres de le tromper, mais qui, ce mari tué (il s’appelait Camille), n’osent plus s’étreindre, car voici, selon l’auteur, le supplice délicat qui les attend : « Ils poussèrent un cri et se pressèrent davantage afin de ne pas laisser entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des lambeaux de Camille qui s’écrasaient ignoblement entre eux, glaçant leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait. »

  À la fin, ne parvenant pas à écraser suffisamment le noyé dans leurs baisers, ils se mordent, se font horreur, et se tuent ensemble de désespoir de ne pouvoir se tuer réciproquement.

  Si je disais à l’auteur que son idée est immorale, il bondirait, car la description du remords passe généralement pour un spectacle moralisateur ; mais si le remords se bornait toujours à des impressions physiques, à des répugnances charnelles, il ne serait plus qu’une révolte du tempérament, et il ne serait pas le remords.


Louis Ulbach dit Ferragus, « La littérature obscène », Le Figaro, 23 janvier 1868.


1. Ferragus joue sur les deux sens de ce mot : a. Dessin d’un corps dont la peau a été enlevée pour faire ressortir les muscles. b. Personne meurtrie par la vie, écorchée par les malheurs.

Éclairage

« L’auteur n’est pas un moraliste, mais un anatomiste qui se contente de dire ce qu’il trouve dans le cadavre humain. »

Émile Zola, Le Roman expérimental, 1880

Texte B
  On sort de la lecture de L’Assommoir comme les cochons sortent du bourbier. Bourbier, en effet : bourbier de choses, bourbier de mots, un irrespirable bourbier.

  M. Émile Zola a voulu travailler exclusivement dans le Dégoûtant. Nous avons su par lui qu’on pouvait enfin tailler largement dans l’ordure humaine et qu’un livre fait de cela seul pouvait avoir la prétention d’être beau...

  [...] Plongez-vous dans ce gouffre d’excréments et si vous pouvez y rester sans étouffer ou sans vomir, vous verrez que l’ordure y veut être de l’art encore et du plus grand.

  M. Émile Zola croit qu’on peut être un grand artiste, en fange1, comme on est un grand artiste en marbre. Sa spécialité, à lui, c’est la fange. Il croit qu’il peut y avoir très bien un Michel‑Ange de la crotte !...


Barbey d’Aurevilly, cité par Léon Bloy dans Je m’accuse..., 1900.


1. Boue, bourbier, au sens figuré : ce qui souille normalement.

Victor Lenepveu, « Zola, le roi des porcs », Le Musée des horreurs, 1899.
Doc. 2
Victor Lenepveu, « Zola, le roi des porcs », Le Musée des horreurs, 1899.


Texte C
  On commence, j’espère, à comprendre que mon but a été un but scientifique avant tout. [...] Qu’on lise le roman avec soin, on verra que chaque chapitre est l’étude d’un cas curieux de physiologie. En un mot, je n’ai eu qu’un désir : étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter dans un drame violent, et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces êtres. J’ai simplement fait sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres.


Émile Zola, Thérèse Raquin, préface de la deuxième édition, 1868.

E. F. B. Bataille, dit Arthur Sapeck, La Haute École de M. Émile Zola, caricature publiée en première page de Tout-Paris, le 30 mai 1880.
Doc. 3
E. F. B. Bataille, dit Arthur Sapeck, La Haute École de M. Émile Zola, caricature publiée en première page de Tout-Paris, le 30 mai 1880.

Texte D
  Le public aime les romans faux : ce roman est un roman vrai.

  Il aime les livres qui font semblant d’aller dans le monde : ce livre vient de la rue.

  Il aime les petites œuvres polissonnes, les mémoires de filles, les confessions d’alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se retrousse dans une image aux devantures des libraires : ce qu’il va lire est sévère et pur. [...]

  Pourquoi donc l’avons-nous écrit ? Est-ce simplement pour choquer le public et scandaliser ses goûts ?

  Non.

  Vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps de suffrage universel, de démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu’on appelle « les basses classes » n’avait pas droit au Roman ; si ce monde sous un monde, le peuple, devait rester sous le coup de l’interdit littéraire et des dédains d’auteurs qui ont fait jusqu’ici le silence sur l’âme et le cœur qu’il peut avoir. Nous nous sommes demandé s’il y avait encore, pour l’écrivain et pour le lecteur, en ces années d’égalité où nous sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal embouchés, des catastrophes d’une terreur trop peu noble.


Edmond et Jules de Goncourt, Germinie Lacerteux, préface de la première édition, octobre 1864.

Texte E
Émile Zola répond aux critiques de Ferragus (voir Texte A), qui s’en est également pris au roman des frères Goncourt.

  Ainsi, monsieur, il ne vous déplairait pas trop que Germinie Lacerteux fût en maillot, pourvu qu’elle eût les jambes bien faites. Je commence à soupçonner ce qu’il vous faut ; une peau soyeuse, des contours fermes et arrondis, une gaze transparente voilant à peine des trésors de volupté.

  Le malheur est que Germinie n’est pas en maillot, la pauvre femme ; il n’est même pas certain qu’elle ait les jambes bien faites. Puis elle sent le graillon [...]. Toutes les femmes ne sont pas « plastiques ».


Émile Zola, Le Figaro, 31 janvier 1868.
Voir les réponses

1
Texte A À la lecture du résumé établi par Ferragus, l’histoire de Thérèse Raquin vous paraît-elle immorale ?


2
Texte A et C, doc. 1
a. Dans le texte de Ferragus, quelle est la métaphore utilisée pour décrire le travail du romancier naturaliste ?

b. Expliquez pourquoi Ferragus critique cette méthode.

c. Comment Zola répond‑il à la critique de Ferragus ?


3
Texte B
a. Quelle est l’opinion de Barbey d’Aurevilly sur L’Assommoir ? Relevez ses arguments.

b. Donne‑t‑il des exemples précis ?


4
Texte B
a. Relevez plusieurs procédés stylistiques qui soulignent l’opinion de l’auteur.

b. Trouvez-vous cette critique efficace ? Expliquez pourquoi.


5
Texte C, D et E D’après ces textes argumentatifs, qu’est-ce qui rapproche ces romanciers ? Justifiez en vous appuyant sur des citations précises.


6
Doc. 2 et 3 Comparez les deux caricatures et leur message.
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