Texte 1


François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre‑tombe (1849‑1850)





Texte écho
Prince de Polignac, « Rapport au Roi » (1830)

Voici un extrait du « Rapport au Roi » que commente Chateaubriand.

  Ce qui est également démontré par les faits, c’est que la sûreté publique est compromise par la licence de la presse. Il est temps, il est plus que temps d’en arrêter les ravages.

  Entendez, Sire, ce cri d’indignation et d’effroi qui part de tous les points de votre royaume. Les hommes paisibles, les gens de bien, les amis de l’ordre élèvent vers Votre Majesté des mains suppliantes. Tous lui demandent de les préserver du retour des calamités dont leurs pères ou euxmêmes eurent tant à gémir.

Prince de Polignac, « Rapport au Roi », Le Moniteur universel, 26 juillet 1830.

Hippolyte Bellangé, Lecture des ordonnances dans Le Moniteur, au jardin du Palais-Royal, le 26 juillet 1830
Hippolyte Bellangé, Lecture des ordonnances dans Le Moniteur, au jardin du Palais-Royal, le 26 juillet 1830, 1831, lithographie coloriée, 29,5 × 45 cm, BnF, Paris.

Portrait de Chateaubriand
François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre‑tombe (1849‑1850)

Chateaubriand, partisan de la royauté, apprend que le roi Charles X a ordonné la suppression de la liberté de la presse par ordonnances, le 26 juillet 1830. Il analyse dans ses mémoires les raisons et les implications d’un tel choix.

  Aussitôt qu’il fit jour, le 28, je lus, relus et commentai les ordonnances. Le rapport au roi1 servant de prolégomènes2 me frappait de deux manières : les observations sur les inconvénients de la presse étaient justes ; mais, en même temps, l’auteur de ces observations montrait une ignorance complète de l’état de la société actuelle.
Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque opinion qu’ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux ; sans doute la presse tend à subjuguer3 la souveraineté, à forcer la royauté et les Chambres4 à lui obéir ; sans doute, dans les derniers jours de la Restauration, la presse, n’écoutant que sa passion, a, sans égard aux intérêts et à l’honneur de la France, attaqué l’expédition d’Alger5, développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d’un non-succès ; elle a divulgué les secrets de l’armement, instruit l’ennemi de l’état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux, indiqué jusqu’au point de débarquement. [...]

  Tout cela est vrai et odieux ; mais le remède6 ? La presse est un élément jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans le monde ;
c’est la parole à l’état de foudre ; c’est l’électricité sociale. Pouvez‑vous faire qu’elle n’existe pas ? Plus vous prétendrez la comprimer, plus l’explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit qu’elle s’affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit que vous assimiliez graduellement vos mœurs et vos lois aux principes qui régiront désormais l’humanité. Une preuve de l’impuissance de la presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à l’égard de l’expédition d’Alger ; vous l’avez pris, Alger, malgré la liberté de la presse [...].


François‑René de Chateaubriand, Mémoires d’outre‑tombe, Livre XIV, 1849 - 1850.


1. ► Texte écho
2. Longue introduction explicative.
3. Asservir, dominer.
4. Les deux assemblées législatives.
5. La colonisation de l’Algérie par la France, débutant par la prise de la ville le 5 juillet 1830.
6. L’auteur se demande s’il existe un remède à ce qu’il vient de dénoncer.
Voir les réponses

Entrer dans le texte

1
Chateaubriand est‑il pour ou contre la suppression de la liberté de la presse ?


Je « commentai les ordonnances »

2
Texte écho Relevez deux procédés (type d’argument, figure de style, tonalité, etc.) utilisés par le prince de Polignac pour convaincre le roi de la nécessité de supprimer la liberté de la presse.


3
Quel est le point de vue de Chateaubriand sur la presse dans le premier paragraphe ? Résumez ses arguments.


4
GRAMMAIRE

a. À quelle catégorie grammaticale l’expression « sans doute » (► l. 7, 9 et 11) appartient-elle ?

b. Exprime‑t‑elle ici une certitude ou une concession ?


« Vous résoudre à vivre avec elle »

5

a. Quelle figure de style est utilisée deux fois pour désigner la presse dans le passage « c’est la parole à l’état de foudre ; c’est l’électricité sociale » ?

b. Quelles caractéristiques de la presse l’auteur souligne‑t‑il avec ces deux images ?


6

a. Avec quel argument Chateaubriand dénonce‑t‑il la décision de Charles X ?

b. Quelle comparaison fait‑il pour appuyer son propos ?


7
Que propose‑t‑il pour réduire la nocivité de la presse ?


Vers le commentaire

8
Chateaubriand défend‑il la presse dans cet extrait ? Proposez une réponse nuancée et justifiée par des exemples précis.


ORAL
En prenant pour modèle l’organisation rhétorique du texte de Chateaubriand, écrivez un discours à propos des réseaux sociaux en commençant par commenter leurs aspects « odieux » puis en insistant sur leur caractère inéluctable. Lisez ensuite votre discours à vos camarades.
Enregistreur audio

Éclairage

La Restauration est une période de retour de la monarchie en France. Sur les conseils du prince de Polignac (► Texte écho), Charles X supprime la liberté de la presse le 26 juillet 1830. Le lendemain, quarante‑quatre journalistes signent une protestation, publiée dans plusieurs journaux. C’est le début de la « révolution des Trois Glorieuses », les 27, 28 et 29 juillet 1830.

Ressources complémentaires

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