Texte 3


Le dilemme





Texte écho
Jean Racine, Andromaque (1667)

Dans l’acte IV, Hermione a demandé à Oreste de la venger en assassinant Pyrrhus. Dans ce monologue de l'acte V, elle est tentée néanmoins de revenir sur sa décision.

HERMIONE, seule – Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport1 me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?
Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !
Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
Semblait-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?
Et je le plains encore ? Et pour comble d’ennui,
Mon cœur, mon lâche cœur s’intéresse2 pour lui ?
Je tremble au seul penser du coup qui le menace ?
Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce ?
Non, ne révoquons point l’arrêt3 de mon courroux4 :
Qu’il périsse ! Aussi bien il ne vit plus pour nous.

Jean Racine, Andromaque, acte V, scène 1, 1667.

1. Émotion.
2. Prend sa défense.
3. La décision.
4. Colère.

Andromaque, mise en scène d’Anthony Magnier, avec Pauline Bolcatto (Hermione), Compagnie Viva, Avignon Off, 2015.
Andromaque, mise en scène d’Anthony Magnier, avec Pauline Bolcatto (Hermione), Compagnie Viva, Avignon Off, 2015.

Ressource complémentaire

Dans son poème « Le Cygne », Charles Baudelaire évoque Andromaque comme une figure emblématique du chagrin lié à la perte et à l'exil.

Lecture du poème « Le Cygne » de Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal, 1857) proposée par la chaîne Auguste Vertu.

Le dilemme

Pyrrhus a rappelé à Andromaque le choix qu’il lui impose : soit elle l’épouse, soit il livrera Astyanax aux Grecs. Andromaque fait part de sa décision à Céphise.

ANDROMAQUE. – Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes.
Tous mes ressentiments lui seraient asservis1.

CÉPHISE. – Hé bien ! allons donc voir expirer2 votre fils ;
On n’attend plus que vous. Vous frémissez, Madame !

ANDROMAQUE. – Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
Quoi ? Céphise, j’irai voir expirer encor
Ce fils, ma seule joie, et l’image d’Hector :
Ce fils, que de sa flamme3 il me laissa pour gage !
Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas4,
Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
J’ignore quel succès le sort garde à mes armes5 ;
Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.
Si d’un heureux hymen6 la mémoire t’est chère,
Montre au fils à quel point tu chérissais le père. »
Et je puis voir répandre un sang si précieux ?
Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ?
Roi barbare, faut-il que mon crime l’entraîne7 ?
Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?
T’a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?
S’est-il plaint à tes yeux des maux qu’il ne sent pas ?
Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n’arrête
Le fer8 que le cruel tient levé sur ta tête.
Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?
Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir9.


Jean Racine, Andromaque, acte III, scène 8, 1667.


1. Destinés.
2. Mourir.
3. Son amour.
4. La mort.
5. J’ignore si le destin me fera gagner ce combat.
6. Mariage.
7. L’entraîne dans la mort.
8. L’épée.
9. Supporter.