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Suis-je le seul à être conscient ?
P.36-37

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Réflexion 3


Suis-je le seul à être conscient ?





XXe siècle

Henri Bergson

Bergson

Retrouvez ici sa biographie.

► Repères

  • Analogie / Ressemblance p. 43

Texte 9
Comment savoir qui est conscient ?
◉ ◉ ◉

Bergson montre la difficulté d’établir quel être est conscient. Tous les êtres vivants ont accès à la conscience, mais pas selon le même degré. On ne peut ni démontrer ni expérimenter ce qu’un autre être humain pense.

 Demandons-nous quels sont les êtres conscients et jusqu’où le domaine de la conscience s’étend dans la nature. Mais n’exigeons pas ici l’évidence complète, rigoureuse, mathématique ; nous n’obtiendrions rien. Pour savoir de science certaine qu’un être est conscient, il faudrait pénétrer en lui, coïncider avec lui, être lui. Je vous défie de prouver, par expérience ou par raisonnement, que moi, qui vous parle en ce moment, je sois un être conscient. a Je pourrais être un automate ingénieusement construit par la nature, allant, venant, discourant ; les paroles mêmes par lesquelles je me déclare conscient pourraient être prononcées inconsciemment. Toutefois, si la chose n’est pas impossible, vous m’avouerez qu’elle n’est guère probable. Entre vous et moi il y a une ressemblance extérieure évidente ; et de cette ressemblance extérieure vous concluez, par analogie, à une similitude interne. Le raisonnement par analogie ne donne jamais, je le veux bien, qu’une probabilité ; mais il y a une foule de cas où cette probabilité est assez haute pour équivaloir pratiquement à la certitude. […]

On dit quelquefois : « La conscience est liée chez nous à un cerveau ; donc il faut attribuer la conscience aux êtres vivants qui ont un cerveau, et la refuser aux autres. »b Mais vous apercevez tout de suite le vice de cette argumentation. En raisonnant de la même manière, on dirait aussi bien : « La digestion est liée chez nous à un estomac ; donc les êtres vivants qui ont un estomac digèrent, et les autres ne digèrent pas. » Or on se tromperait gravement, car il n’est pas nécessaire d’avoir un estomac, ni même d’avoir des organes, pour digérer : une amibe digère, quoiqu’elle ne soit qu’une masse protoplasmique. […]. De même, la conscience est incontestablement liée au cerveau chez l’homme : mais il ne suit pas de là qu’un cerveau soit indispensable à la conscience. Plus on descend dans la série animale, plus les centres nerveux se simplifient et se séparent […] : ne devons-nous pas supposer que si, au sommet de l’échelle des êtres vivants, la conscience se fixait sur des centres nerveux très compliqués, elle accompagne le système nerveux tout le long de la descente, et que lorsque la substance nerveuse vient enfin se fondre dans une matière vivante encore indifférenciée, la conscience s’y éparpille elle‑même, diffuse et confuse, réduite à peu de chose, mais non pas tombée à rien ?c Donc, à la rigueur, tout ce qui est vivant pourrait être conscient : en principe, la conscience est coextensive à la vie. Mais l’est‑elle en fait ? Ne lui arrive‑t‑il pas de s’endormir ou de s’évanouir ?

Henri Bergson, L’énergie spirituelle, 1919.

Aide à la lecture

a.
Bergson souligne le problème du solipsisme : le fait que je n’ai de certitude que de ma pensée, car je n’accède jamais à la pensée des autres de manière directe.
b. Bergson est dualiste. Il soulève ici la distinction entre la pensée et le cerveau : la conscience n’est pas dans le cerveau, même s’ils sont liés.
c. Il y aurait donc différents niveaux de conscience (cf. commentaire).

Que l’auteur déclare‑t‑il ?





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Question

Quelles sont les formes de conscience que l’on peut attribuer aux vivants ?
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Commentaire

Deux problèmes concernant la conscience d’autrui sont posés ici. Le premier se rapporte à la question du solipsisme : je ne peux connaître que ma propre conscience. Je n’ai aucun moyen de connaître les pensées de quelqu’un d’autre, je ne peux pas savoir ce qu’il est.

Partant de ce constat, il ne peut y avoir « d’évidence complète » qui nous permettrait de savoir avec une certitude totale ce qui est conscient et ce qui ne l’est pas, à part nous. Bergson reprend ici un problème soulevé par Descartes dans ses Méditations métaphysiques : comment savoir que je suis face à un être humain conscient et non pas face à un automate qui imite un être humain ?

Aucune démonstration ni expérience ne permet de montrer qu’autrui est conscient. Bergson suppose alors que quand nous prêtons une conscience à autrui, nous utilisons un raisonnement par analogie, c’est‑à‑dire que nous posons une identité de rapport entre notre apparence et la présence de la conscience : si autrui me ressemble, alors il doit être conscient à son tour.

À partir de là, s’engage une deuxième question : quel élément est nécessaire pour être conscient ? Que peut-on conclure de ce raisonnement par analogie ? Jusqu’où la ressemblance doit‑elle aller pour que je puisse supposer une conscience ?

Le philosophe défend alors que le cerveau n’est pas une condition nécessaire de la conscience. Son raisonnement est bâti sur une autre analogie : nous présupposons que la digestion est liée à la présence de l’estomac, comme nous présupposons que la conscience est liée au cerveau. Cependant, le cas de l’amibe qui digère sans estomac infirme ce présupposé. Qu’est‑ce qui empêcherait à un être sans cerveau de penser ? Ne serait‑ce pas par anthropocentrisme – attitude qui consiste à n’appréhender le monde qu’à travers la réalité humaine – que nous défendons cette opinion ? Au sein du vivant, la conscience pourrait être plus répandue qu’on ne le croit.

Bergson va ensuite distinguer plusieurs niveaux de conscience : la conscience réfléchie qui est capable de recul et d’intelligence symbolique ; la conscience éveillée qui permet aux animaux de se mouvoir ; une conscience plus endormie, « diffuse et confuse », qui a simplement conscience de son corps et de ses besoins sans pour autant avoir le même besoin d’agir pour y répondre. Moins nous avons besoin de faire, d’agir, et plus la conscience peut « s’endormir ».

La conscience d’autrui est donc à la fois une supposition et un mystère.

schéma commentaire la conscience

Débat

Une conscience animale ?

Le regard porté sur l’animal est souvent ambigu : à la fois objet d’amour, de respect et de peur, il est fréquemment humanisé ; en parallèle, il est souvent tué, blessé ou utilisé pour nos besoins (abattoir, expériences scientifiques, captivité dans un cirque ou un zoo). La plupart du temps, il est considéré comme une machine à notre usage, comme un simple objet. Cette attitude n’est peut-être destinée qu’à nous éviter un problème éthique. Le cas de Koko, gorille à qui le langage des signes avait été appris, qui formulait des idées, des raisonnements et des émotions complexes, amène à poser la question de la conscience animale.
  • Question : Pensez-vous que le niveau de conscience que l’on accorde aux animaux explique nos comportements envers eux ?
  • Objectif : Apporter des connaissances sur la conscience animale. Certaines recherches montrent qu’il existe une proprioception chez les animaux et les plantes (c’est-à-dire un sentiment de leur propre corps) ou du moins qu’ils sentent ce qui les affecte ; que les animaux tissent des liens affectifs et sociaux et peuvent, par exemple, être endeuillés. Il s’agit alors de repenser le privilège de la conscience, accordée habituellement à l’homme seul.
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