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Le travail : nécessité ou libération ?
P.220-221

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Réflexion 3


Le travail : nécessité ou libération ?





XXe siècle

Simone Weil

Weil

Retrouvez ici sa biographie.

Texte 7
Libérer le travail ouvrier
 ◉ ◉

À l’âge de 25 ans, en 1934, Simone Weil abandonne son poste de professeure agrégée pour entrer à l’usine comme « manœuvre sur la machine ». Elle souhaite comprendre et vivre à la première personne le travail de l’ouvrier à l’usine. D’inspiration marxiste, la réflexion de Simone Weil propose cependant de penser la possibilité d’une amélioration des conditions de travail qui ne se réduisent pas nécessairement à une perspective révolutionnaire.

Il y a dans le travail des mains et en général dans le travail d’exécution, qui est le travail proprement dit, un élément irréductible de servitudea que même une parfaite équité sociale n’effacerait pas. C’est le fait qu’il est gouverné par la nécessité, non par la finalité. On l’exécute à cause d’un besoin, non en vue d’un bien ; « parce qu’on a besoin de gagner sa vie », comme disent ceux qui y passent leur existence. On fournit un effort au terme duquel, à tous égards, on n’aura pas autre chose que ce qu’on a. Sans cet effort, on perdrait ce qu’on a. […]

 L’usine devrait être un lieu de joie, un lieu où, même s’il est inévitable que le corps et l’âme souffrent, l’âme puisse aussi pourtant goûter des joies, se nourrir de joies. Il faudrait pour cela y changer, en un sens peu de choses, en un sens beaucoup. Tous les systèmes de réforme ou de transformation sociale portent à faux ; s’ils étaient réalisés, ils laisseraient le mal intact ; ils visent à changer trop et trop peu, trop peu ce qui est la cause du mal, trop les circonstances qui y sont étrangèresb. Certains annoncent une diminution, d’ailleurs ridiculement exagérée, de la durée du travail ; mais faire du peuple une masse d’oisifs qui seraient esclaves deux heures par jour n’est ni souhaitable, quand ce serait possible, ni moralement possible, quand ce serait possible matériellement. Nul n’accepterait d’être esclave deux heures ; l’esclavage, pour être accepté, doit durer assez chaque jour pour briser quelque chose dans l’homme. S’il y a un remède possible, il est d’un autre ordre et plus difficile à concevoir. Il exige un effort d’invention. Il faut changer la nature des stimulants du travail, diminuer ou abolir les causes de dégoût, transformer le rapport de chaque ouvrier avec le fonctionnement de l’ensemble de l’usine, le rapport de l’ouvrier avec la machine, et la manière dont le temps s’écoule dans le travailc. […]

 D’autres stimulants doivent être au premier plan.

 Un des plus puissants, dans tout travail, est le sentiment qu’il y a quelque chose à faire et qu’un effort doit être accompli. Ce stimulant, dans une usine, et surtout pour le manoeuvre sur machines, manque bien souvent complètement. Lorsqu’il met mille fois une pièce en contact avec l’outil d’une machine, il se trouve, avec la fatigue en plus, dans la situation d’un enfant à qui on a ordonné d’enfiler des perles pour le faire tenir tranquille ; l’enfant obéit parce qu’il craint un châtiment et espère un bonbon, mais son action n’a pas de sens pour lui, sinon la conformité avec l’ordre donné par la personne qui a pouvoir sur lui. […]

 Il serait bon aussi que chaque ouvrier voie de temps à autre, achevée, la chose à la fabrication de laquelle il a eu une part, si minime soit-elle, et qu’on lui fasse saisir quelle part exactement il y a prise. Bien entendu, le problème se pose différemment pour chaque usine, chaque fabrication, et on peut trouver, selon les cas particuliers, des méthodes infiniment variées pour stimuler et satisfaire la curiosité des travailleurs à l’égard de leur travail. Il n’y faut pas un grand effort d’imagination, à condition de concevoir clairement le but, qui est de déchirer le voile que met l’argent entre le travailleur et le travail. Les ouvriers croient, de cette espèce de croyance qui ne s’exprime pas en paroles, qui serait absurde ainsi exprimée, mais qui imprègne tous les sentiments, que leur peine se transforme en argent dont une petite part leur revient et dont une grosse part va au patron. Il faut leur faire comprendre, non pas avec cette partie superficielle de l’intelligence que nous appliquons aux vérités évidentes – car de cette manière ils le comprennent déjà – mais avec toute l’âme et pour ainsi dire avec le corps lui‑même, dans tous les moments de leur peine, qu’ils fabriquent des objets qui sont appelés par des besoins sociaux, et qu’ils ont un droit limité, mais réel, à en être fiersd.

Simone Weil, La condition ouvrière, 1934.

Aide à la lecture

a.
Dans tout travail manuel, il reste toujours une part de nécessité.
b. Les réformes des modes de production sont inadaptées car elles ne s’attaquent pas aux véritables causes du mal‑être ouvrier.
c. Une vraie réforme devrait porter sur les stimulants qui poussent un ouvrier à travailler. Ils ne sont pas à chercher dans la diminution du temps de travail.
d. Cela passe notamment par un sentiment d’utilité sociale : l’ouvrier est un rouage essentiel de la société et il doit en être fier.

► Repères

Question

Que faudrait‑il faire pour que le travail de l’ouvrier soit émancipateur ?
Voir les réponses

XXe siècle

Alain

Alain

Retrouvez ici sa biographie.

Texte 8
Travailler à notre bonheur
◉ ◉ 

La valeur du travail est relative au degré d’autonomie qu’il permet d’acquérir.

 Le travail est la meilleure et la pire des choses : la meilleure, s’il est libre, la pire, s’il est serf. J’appelle libre au premier degré le travail réglé par le travailleur luimême, d’après son savoir propre et selon l’expérience, comme d’un menuisier qui fait une porte. Mais il y a de la différence si la porte qu’il fait est pour son propre usage, car c’est une expérience qui a de l’avenir ; il pourra voir le bois à l’épreuve, et son oeil se réjouira d’une fente qu’il avait prévue. Il ne faut point oublier cette fonction d’intelligence qui fait des passions si elle ne fait des portes.

 Un homme est heureux dès qu’il reprend des yeux les traces de son travail et les continue, sans autre maître que la chosea, dont les leçons sont aujourd’hui bien reçues. Encore mieux si l’on construit le bateau sur lequel on naviguera ; il y a une reconnaissance à chaque coup de barreb, et les moindres soins sont retrouvés […]. La peine alors fait justement le plaisir ; et tout homme préfèrera un travail difficile, où il invente et se trompe à son gré, à un travail tout uni, mais selon les ordres. Le pire travail est celui que le chef vient troubler ou interrompre. La plus malheureuse des créatures est la bonne à tout faire, quand on la détourne de ses couteaux pour la mettre au parquet ; mais les plus énergiques d’entre elles conquièrent l’empire sur leurs travaux et se font ainsi un bonheurc. L’agriculture est donc le plus agréable des travaux, dès que l’on cultive son propre champ.

Alain, Propos sur le bonheur, © Éditions Gallimard, 1928.

Aide à la lecture

a. Un travail réalisé sans qu’on l’ait ordonné ne connaît que la résistance de la matière travaillée (la chose).
b. Tous les efforts fournis pour l’entretenir sont récompensés quand on profite du bateau.
c. La bonne à tout faire fait aussi bien la cuisine qu’elle nettoie le sol. Si elle organise seule son travail, elle conquiert l’empire sur ses travaux.

Question

Que faut‑il pour qu’un travail soit le nôtre ?
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