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La condition ouvrière - Simone Weil
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Commentaire d'œuvre suivie


La condition ouvrière de Simone Weil (« expérience de la vie d’usine »)





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Problématique générale

Le problème que se pose Simone Weil est de comprendre à quelles conditions le travail ouvrier peut cesser d’être servile. Faut-il diminuer le temps de travail et libérer l’ouvrier ou l’ouvrière de l’usine, ou bien transformer les conditions de travail à l’usine ?


Thèse et hypothèse générale

Il ne s’agit pas, pour Simone Weil, d’émanciper absolument les hommes du travail, ou de refuser le travail manuel de l’usine. Il faut plutôt transformer radicalement l’organisation du travail, afin que les hommes retrouvent leur dignité et quittent leur condition d’esclave.

Présentation de l’œuvre

La condition ouvrière n’est pas un ouvrage publié du vivant de Simone Weil mais il constitue un recueil de textes variés qui ont tous pour objet la condition ouvrière et qui ont été écrits pendant ou après l’expérience à l’usine de Simone Weil. Nous trouvons ainsi plusieurs lettres à ses proches, comme son ancienne élève du Puy-en-Velay Simone Gibert, ou à ses camarades militants — Boris Souvarine et Nicolas Lazarévitch notamment — qui racontent son travail à l’usine et les difficultés qu’elle rencontre. Nous trouvons également le Journal d’usine qu’elle a tenu pendant cette année où elle recense les tâches effectuées et ses impressions au fil des jours. Sont présents enfin un certain nombre d’articles de Simone Weil, publiés dans différentes revues, notamment militantes, et parfois sous pseudonyme, qui proposent d’analyser la condition ouvrière ou la conjoncture politique de l’époque.

Le texte « expérience de la vie d’usine » constitue un de ces articles. Ce texte est d’abord l’ébauche d’une lettre de Simone Weil adressée à l’écrivain Jules Romains, écrite en 1935. Simone Weil a lu son livre Montée des périls, où l’auteur décrit dans un chapitre la vie ouvrière : elle est très affectée par ce chapitre et souhaite lui faire part de ses impressions. Ce n’est ensuite qu’en 1941 qu’elle reprend cette lettre pour la retoucher puis la publie dans la revue Économie et humanisme, utilisant le pseudonyme d’Émile Novis.

Ce texte s’inscrit dans le contexte de son expérience de la vie ouvrière qui l’a profondément marquée. Le 4 décembre 1934, elle entre en effet comme ouvrière sur presse chez Alsthom (devenu Alstom depuis) à Paris. Titulaire d’une agrégation de philosophie, elle souhaite vivre de l’intérieur la condition ouvrière. Elle y travaille jusqu’en avril, avec plusieurs périodes de mise à pied ou de convalescence. Elle travaille ensuite un mois aux usines de Boulogne-Billancourt comme emballeuse avant de travailler, à partir de juin, aux usines Renault en tant que fraiseuse. En août 1935, elle cesse de travailler à l’usine et enseigne à la rentrée au lycée de Bourges. Simone Weil livre dans cet article un témoignage de la vie d’usine.
  • Dans une première partie du texte, elle analyse les causes de la servitude du travail ouvrier. En quoi s’agit-il d’un travail contraint et non émancipateur ?
  • Puis, dans un second temps, elle propose plusieurs voies pour repenser le travail à l’usine, notamment en modifiant profondément l’organisation du travail.

Analyse de l’œuvre


A
En quoi est-il difficile de connaître le malheur de la condition ouvrière ?

Le but de Simone Weil est d’abord de lutter contre un premier obstacle : l’ignorance. En effet, la plupart des ouvriers ou des ouvrières ne parviennent pas à réfléchir à leur propre condition. Ce n’est pas qu’ils n’ont pas les capacités pour décrire ce qu’ils vivent. Cette impuissance est en réalité un effet du malheur : lorsque nous sommes touchés par le malheur, nous cherchons à y échapper, à le fuir, et non à l’étudier. Or, pour réfléchir aux moyens de transformer le travail, la condition préalable est de comprendre cette condition ouvrière, de la connaître de l’intérieur : il faut partir du point de vue de l’homme qui travaille. C’est là l’ambition de Simone Weil lorsqu’elle décide de travailler comme manœuvre sur machine.

Mais à la méconnaissance de leur propre condition, Simone Weil ajoute une deuxième difficulté : le risque de l’oubli. Nous pourrions en effet penser que l’ouvrier ou l’ouvrière qui ne travaille plus pourrait affronter le malheur de son ancienne condition. Mais c’est alors l’oubli qui les touche : « rien n’est plus vite recouvert par l’oubli que le malheur passé ». Cette volonté de lutter contre l’oubli est ainsi un des moteurs de l’écriture de Simone Weil : consigner ses impressions pour qu’elles ne se perdent pas.

B
Pourquoi l’usine n’est-elle pas le lieu d’un épanouissement, à la fois individuel et collectif ?

Dans l’absolu, l’usine pourrait être un lieu d’épanouissement : le travail en commun, le fait de participer à une œuvre collective pourraient créer dans l’âme de l’ouvrier ou de l’ouvrière un sentiment de satisfaction, qui naît à la suite d’un travail bien fait ou du devoir accompli. Ils pourraient dès lors se sentir indispensables. Or, ces sentiments ne surgissent pas à l’usine : l’usine ne forme pas des hommes libres, mais des esclaves, pris dans « l’étau de la subordination ». Les ouvriers et ouvrières sont en effet soumis à un ensemble de règles, règles brutales, arbitraires, qui leur sont imposées de l’extérieur. Toute activité à l’usine est soumise à ces règles : il n’y a ni hasard à l’usine ni d’espace où le travailleur pourrait déployer sa spontanéité. Ainsi, la nécessité de pointer en arrivant à l’usine interdit tout retard, fût-il d’une seconde. De la même façon, l’organisation du temps de travail est contrainte, et le changement de tâche imposé. Parfois, les règles sont même contradictoires et c’est à l’ouvrier de se « débrouiller ». Tout cela produit chez l’ouvrier le sentiment d’être étranger, de ne pas être chez soi à l’usine, et d’être inutile : « on compte pour rien ». L’ouvrier est condamné à subir ces ordres, à subir ce sentiment d’humiliation.

C
Quelles sont les conséquences de ce travail sur la pensée ?

Même si les souffrances du corps sont réelles à l’usine, Simone Weil insiste avant tout sur la souffrance qu’endure l’esprit. En travaillant, « la pensée se rétracte ». En effet, un des effets de la monotonie du travail de l’ouvrier est que la pensée ne peut se projeter dans l’avenir. Elle est enfermée dans le présent éternel des tâches répétitives. La perspective de l’avenir et d’une nouvelle journée passée à l’usine ne peut qu’être accablante pour la pensée. Elle est prise dans des exigences contradictoires : elle doit à la fois s’habituer à la répétition des tâches, et être suffisamment alerte pour remédier à l’imprévu en cas d’incident. Il y a ainsi une fatigue psychique propre à la nécessité de se concentrer sur des tâches pourtant intéressantes : il n’est pas possible de penser à autre chose, de laisser son esprit divaguer au risque de rater la tâche exigée.

Cette concentration produit une véritable consomption des forces de l’ouvrier. Toutes ces raisons font que, lorsque nous travaillons à l’usine, le plus simple serait de « déposer son âme » à l’entrée, pour fuir cette détresse psychique que doit endurer l’ouvrier.

D
Quelles relations humaines le travail à l’usine instaure-t-il ?

Un des éléments qui frappe Simone Weil est la rareté de la camaraderie entre les ouvriers à l’usine. Les relations entre les hommes sont dures, et les scènes de fraternisation exceptionnelles. La coopération, remarque Simone Weil, est plutôt le privilège des « sphères supérieures », ingénieurs voire ouvriers qualifiés. Seules les expériences de grève, comme celles de 1936, permettent de retrouver une forme de conscience de classe.

Le travail s’inscrit alors dans un rapport avec des choses, et non avec des hommes. Le travail à l’usine est solitaire, en tête à tête avec la machine et les pièces à monter. Pire : les pièces deviennent de véritables personnes, alors que les ouvriers ne sont que des « pièces interchangeables ». Les pièces ont un nom, des caractéristiques précises, là où les hommes n’ont qu’un numéro de matricule. « Les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des choses ; c’est la racine du mal ».

E
En quoi cette organisation du travail est-elle déshumanisante ?

Les hommes deviennent de simples choses. Ils doivent travailler en cadence, leurs gestes se succédant comme le tic-tac d’une horloge. Aucune grâce ne peut s’exprimer de leurs gestes, qui épousent la rigidité de la machine. Mais cette « chosification » n’est jamais totale : il faut rester toujours attentif, et l’ouvrier ne peut perdre totalement la conscience de ce qu’il fait, au risque de rater sa tâche.

De plus, l’ouvrier ne peut rien s’approprier dans l’usine. Rien n’est à lui : ni les pièces, ni les machines, ni le produit de son travail. Il sert les machines, mais ne s’en sert pas : c’est un rapport de passivité qui s’installe alors. L’ouvrier ne ressent aucun sentiment d’utilité après avoir produit un objet : il ne sait pas ce qu’il produit. C’est l’usine qui produit ces objets utiles, et non pas lui.

Simone Weil retrouve ici les caractéristiques du travail aliéné tel qu’il apparaît chez Marx : l’homme est dépossédé de lui-même, il ne peut trouver de sens à son travail. Il est constamment séparé du produit de son travail, jusqu’à en devenir étranger.

F
Que faudrait-il changer pour que l’usine devienne, non un lieu d’esclavage des hommes, mais un lieu de joie ?

Après avoir fait le constat de la déshumanisation à l’œuvre, Simone Weil dresse un certain nombre de propositions pour transformer les conditions de travail des ouvriers. Il ne s’agit pas, d’abord, d’une simple question de temps de travail. S’attaquer seulement à cette question, c’est renoncer à interroger la nature du travail ouvrier en tant que tel. Réduire le temps de travail serait certes retrancher du temps de travail aliéné, mais du même coup maintenir ce travail aliéné pour le temps qui reste travaillé.

Pour l’auteure, l’important est de modifier en profondeur les stimulants du travail. Les stimulants principaux de l’ouvrier pour aller travailler sont en effet la « peur du renvoi » et la « convoitise des sous » : trop souvent, les ouvriers ont accepté de mauvaises conditions de travail contre un salaire plus élevé. Il faut alors « déchirer le voile que met l’argent entre le travailleur et le travail ». Pour cela, l’ouvrier doit prendre conscience de l’utilité de son travail au sein de l’usine et de la société. Comprendre le sens de ce qu’il produit est donc une condition préalable à toute émancipation.

Ainsi, il faut qu’il puisse voir la production achevée, qu’il en soit fier et qu’il ressente le sentiment du devoir accompli. Il faut aussi qu’il saisisse la place qu’il occupe au sein de l’usine, en comprenant son organisation, en la visitant ou en la faisant visiter à sa famille.

G
Quelle nouvelle organisation du travail et du temps faut-il instaurer à l’usine ?

Outre la transformation des stimulants, il faut repenser l’organisation du travail à l’intérieur de l’usine, et le rapport entretenu avec le temps au travail. Avant tout, le travailleur ne peut plus être soumis à la répétition harassante des mêmes tâches. Ces tâches répétitives doivent être confiées, dans la mesure du possible, aux machines, éventuellement en développant de nouvelles machines. Pourtant, toute monotonie ne doit pas être bannie du travail : il y a une part d’uniformité dont on ne peut se passer dans le travail.

Cette uniformité ne doit pas être celle de l’horloge mais celle du rythme du monde, comme dans le travail du paysan. De plus, il faut que l’ouvrier puisse prévoir. À l’usine, l’ouvrier ne peut rien prévoir : il ne sait pas quelle tâche il devra effectuer dans plusieurs heures, a fortiori le lendemain, donc il subit l’avenir. Il faudrait alors accorder à l’ouvrier suffisamment d’autonomie pour qu’il puisse organiser par lui-même le travail qu’il doit faire, qu’il puisse choisir l’ordre de succession des tâches, selon un rythme décidé par lui-même. L’ouvrier doit s’approprier le travail, afin qu’il devienne sien. Cette exigence ne doit pas seulement reposer sur un effort de la part du patron, mais la transformation de l’usine est une question politique et sociale qui intéresse toute la société, et l’École notamment.

Conclusion

L’expérience de la vie d’usine a profondément marqué Simone Weil : « Je connaîtrai encore la joie, mais il y a une certaine légèreté de cœur qui me restera, il me semble, toujours impossible », écrit-elle à son amie Albertine Thévenon. Le travail tel qu’il est vécu et dépeint par Simone Weil n’est donc pas un travail émancipateur, qui permettrait aux ouvriers et ouvrières de s’accomplir individuellement. L’ouvrier est contraint de travailler pour « gagner sa vie » et satisfaire ses besoins. Aux côtés des ouvriers, Simone Weil a ainsi partagé les injustices et les malheurs de cette condition, la fatigue physique et psychique, l’humiliation. Pourtant, ce n’est jamais le travail en tant que tel qui est condamné par Simone Weil, mais les conditions dans lesquelles il s’établit, et plus précisément les nouvelles formes prises par le capitalisme. Ainsi, l’organisation du travail issue du taylorisme doit être abandonnée, au profit d’une réorganisation complète du travail en introduisant notamment un nouveau rapport aux machines. Ainsi, une société sans travail ne serait pas une société véritablement émancipée : le travail, dans certaines conditions, est formateur, il nous permet de nous épanouir. Certes, il contient toujours une part de nécessité et de souffrance, mais il n’est pas déshumanisant par nature.

Comment faire pour que le travail à l’usine ne soit plus synonyme d’esclavage ? Simone Weil inscrit sa réflexion dans la perspective du syndicalisme révolutionnaire, anticapitaliste, qui prône l’auto-organisation des travailleurs. Mais elle prend également ses distances avec certains de ses camarades révolutionnaires, étant en désaccord avec plusieurs de leurs principes. Ainsi, une révolution qui viserait notamment à s’approprier les moyens de production ne résoudrait en réalité pas le problème du travail à l’usine : cela ne changerait rien à la nature du travail à l’usine. Il faut au contraire pour Simone Weil partir de l’expérience ouvrière pour comprendre ce qu’il faut réformer à l’usine. Comment faire pour que les ouvriers relèvent enfin la tête ? Comment leur redonner leur dignité perdue ? Les propositions que Simone Weil met en avant dans ce texte — transformer les stimulants du travail, instaurer un nouveau rapport à la machine, intéresser l’ouvrier à la production — visent donc à faire entrer une forme de joie à l’usine afin que la condition ouvrière cesse d’être une condition d’esclave.

Importance de cette œuvre

L’apport de Simone Weil en philosophie est capital, bien que son œuvre soit restée longtemps méconnue. En tant que femme d’abord, son œuvre a pu être dédaignée. Morte très jeune, ensuite, elle n’a pu de son vivant mener son œuvre à terme. Si les circonstances n’ont pas donné tout de suite à Simone Weil un rayonnement philosophique mérité, sa réflexion connaît une certaine postérité au XXe siècle.

Ainsi, elle s’intéresse très tôt à Taylor, et est l’une des premières à critiquer l’organisation « scientifique » du travail qu’il propose. Plusieurs de ses concepts influencent les penseurs du XXe siècle. Ainsi, Maurice Blanchot reprend son concept de l’attention. Quant à Jacques Derrida, il s’intéresse à la mystique chrétienne qu’elle développe dans la deuxième partie de sa vie. Albert Camus a édité une partie de son travail philosophique après sa mort. C’est lui qui publie notamment L’Enracinement, livre majeur, quelque temps après le décès de Simone Weil.
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