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Le retour à la nature
P.234-235

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Entrée en matière


Le retour à la nature





L’homme est à la fois une partie de la nature et un être capable de la comprendre et de la transformer. Notre culture peut ainsi se comprendre comme une volonté de nous séparer des conditions de la vie primitive. Pourtant, alors même que nous avons acquis une grande puissance sur notre environnement naturel, se développe la nostalgie d’une nature pure et originelle. De quoi ce désir de « retour à la nature » est‑il le signe ?

Doc. 1
L’utopie néorurale du retour à la nature

 Qui, aujourd’hui, entre deux métros, ne rêve de vivre à la campagne ? Qui ne rêve de retrouver, loin des miasmes1 et de la frénésie2 urbaine, cette vie simple, en harmonie avec la nature qu’on prête aux paysans d’autrefois ? Nostalgies du village où tout le monde se connaissait, nostalgies d’un travail où l’on voyait, où l’on palpait ce qu’on faisait, nostalgies de ces savoirs fondamentaux – désormais enfouis ou dévalués – qui permettaient de maîtriser son univers, nostalgies d’une sagesse qui savait placer l’homme dans la nature et non pas contre elle… nostalgies d’un monde où chacun, connu comme le fils d’Untel et Unetelle, avait ses racines…

 Repoussoir hier, le monde rural est aujourd’hui un fantastique réservoir de fantasmes3. Des fantasmes qui font vendre : à défaut de vie verte, on achète « naturel », « bio » ou « rétro »… Des fantasmes qui font vivre : ceux pour qui l’horizon de l’existence, c’est la maison, ou la retraite à la campagne… Des fantasmes suffisamment mobilisateurs pour conduire des gens comme vous et nous à abandonner leur emploi, leurs perspectives de carrière, leur genre de vie pour se risquer à l’artisanat ou à l’agriculture... Immigrants de l’utopie, non parce que leur démarche serait nécessairement irréaliste ou farfelue, mais parce que leur refus du quotidien et leur rêve d’un avenir autre s’expriment dans cette tentative pour retrouver, loin des villes, un Âge d’Or que le progrès, l’industrie, le mirage productiviste ont, selon eux, détruit. […]

 L’idée de base est que le désir, enraciné dans la nature, ne peut être que bon : ce sont les contraintes sociales qui le pervertissent. Il faut donc retrouver, au‑delà des normes imposées par la société mauvaise, l’authenticité d’une nature humaine, intrinsèquement bonne. En ce sens, le mouvement du retour était aussi l’expression symbolique d’une aspiration essentiellement éthique4 à un changement de la conscience rendu possible par une familiarité retrouvée avec la nature.

Danièle Léger et Bertrand Hervieu, Le retour à la nature, © Éditions du Seuil, 1979.

Notes de bas de page

1. Odeurs pénibles.
2. Agitation.
3. Rêves, représentations imaginaires.
4. L’éthique définit la vie bonne.

Doc. 2

Johnny Weissmuller et Maureen O’Sullivan dans le film Tarzan et sa compagne, réalisé par Cedric Gibbons et Jack Conway, 1934.

Doc. 3
L’ermite

 Je me fis alors le serment de vivre plusieurs mois en cabane, seul. Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l’or. Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l’eldorado. […]

 La vie dans les bois permet de régler sa dette. Nous respirons, mangeons des fruits, cueillons des fleurs, nous baignons dans l’eau de la rivière, et puis un jour, nous mourrons sans payer l’addition à la planète. […] L’essentiel ? Ne pas trop peser à la surface du globe. Enfermé dans son cube de rondins, l’ermite ne souille pas la Terre. […] Privé de machine, il entretient son corps. Coupé de toute communication, il déchiffre la langue des arbres. Libéré de la télévision, il découvre qu’une fenêtre est plus transparente qu’un écran. Sa cabane égaie la rive et pourvoit au confort. Un jour, on est las de parler de « décroissance » et d’amour de la nature. L’envie nous prend d’aligner nos actes et nos idées. Il est temps de quitter la ville et de tirer sur les discours le rideau des forêts.

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, © Éditions Gallimard, 2011.

Doc. 4
Le jardin utopique

 Chaque maison a deux portes, celle de devant donnant sur la rue, celle de derrière sur le jardin. Elles s’ouvrent d’une poussée de main, et se referment de même, laissant entrer le premier venu. Il n’est rien là qui constitue un domaine privé. Ces maisons en effet changent d’habitants, par tirage au sort, tous les dix ans. Les Utopiens entretiennent admirablement leurs jardins, où ils cultivent des plants de vigne, des fruits, des légumes et des fleurs d’un tel éclat, d’une telle beauté que nulle part ailleurs je n’ai vu pareille abondance, pareille harmonie. Leur zèle est stimulé par le plaisir qu’ils en retirent et aussi par l’émulation, les différents quartiers luttant à l’envi à qui aura le jardin le mieux soigné. Vraiment, on concevrait difficilement, dans toute une cité, une occupation mieux faite pour donner à la fois du profit et de la joie aux citoyens et, visiblement, le fondateur n’a apporté à aucune autre chose une sollicitude plus grande qu’à ces jardins.

Thomas More, Utopie, 1516, trad. M. Delcourt, © Flammarion, 2017.

Luc Schuiten, La Maison des cerisiers, 1977, collection « La cité végétale »

Numérique

Les questions qui se posent

Les textes proposés mettent en évidence le fait que la nature est souvent conçue comme un fantasme triplement utopique : l’utopie d’un retour à une vie authentique, de la terre vierge et sauvage, d’un avenir différent du modèle politique et social dominant qui correspond à une société techno‑industrielle et consumériste. Pour beaucoup, la nature est ainsi l’espace qui rend possible une existence meilleure et accomplie, faisant de la nature plus qu’un idéal : une norme à suivre. Mais peut‑on mener une existence naturelle ?

La science et la technique nous ont permis de faire de la nature l’objet rassurant d’une connaissance rationnelle. Notre puissance, bien que relative, n’est‑elle qu’un face‑à‑face avec la nature ? N’avons‑nous pas aussi des devoirs envers la nature ?

La nature étant hors de nous et en nous, sa connaissance représente un enjeu culturel. L’homme est juge et partie dans cette étude. En supposant que la nature dans son ensemble puisse devenir l’objet d’une connaissance, pouvons-nous la comprendre telle que l’observation nous la livre, ou bien les lois de la nature ne sont‑elles qu’une construction humaine ? La nature est‑elle régie par des lois ?
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