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Anthologie complémentaire




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Sommaire

Groddeck, L’existence du Ça (⇨)

Freud, Le complexe d’Œdipe (⇨)

Jung, Il existe un inconscient collectif (⇨)

Dolto, Le bébé est une personne (⇨)

Marcuse, Le principe de réalité : condition de la civilisation (⇨)

Castoriadis, La psychanalyse nous aide à devenir autonomes (⇨)

Popper, La psychanalyse n’est pas une science, car elle est infalsifiable (⇨)

Zimra, Le psychisme ne se réduit pas au cerveau (⇨)

Sartre, Une pensée non dialectique (⇨)

Popper, Des théories non testables (⇨)


Groddeck
L’existence du Ça
 ◉ ◉

Dans Le livre du Ça, Groddeck s’adresse à une interlocutrice imaginaire. Il reprend l’analyse de Freud et introduit le concept de « Ça ». Il le décrit comme quelque chose en nous qui nous échappe, que nous avons oublié mais qui nous a poussé et nous pousse encore à vivre, un peu comme le conatus de Spinoza. Freud retiendra le terme et fera du Ça le réservoir des pulsions.

 Je pense que l’homme est vécu par quelque chose d’inconnu. Il existe en lui un « Ça », une sorte de phénomène qui préside à tout ce qu’il fait à tout ce qui lui arrive. La phrase « Je vis… » n’est vraie que conditionnellement ; elle n’exprime qu’une petite partie de cette vérité fondamentale : l’être humain est vécu par le Ça. C’est de ce Ça que traitent mes lettres. Êtes‑vous d’accord ?

 Encore un mot. Nous ne connaissons de ce Ça que ce qui s’en trouve dans notre conscient. La plus grande partie — et de loin ! — est un domaine en principe inaccessible. Mais il nous est possible d’élargir les limites de notre conscient par la science et le travail et de pénétrer profondément dans l’inconscient quand nous nous résolvons non plus à « savoir », mais à « imaginer ». Hardi, mon beau docteur Faust ! Le manteau est prêt pour l’envola ! En route pour l’inconscient…

 N’est‑il pas étonnant que nous ne nous remémorions plus rien de nos trois premières années de vie ? L’un ou l’autre d’entre nous glane çà et là le faible souvenir d’un visage, d’une porte, d’un papier de tenture qu’il croit avoir vu dans sa petite enfance. Mais je n’ai encore rencontré personne qui se rappelât ses premiers pas, la manière dont il a appris à parler, à manger, à voir, à entendre. Et pourtant, ce sont là de véritables événements. Je croirais volontiers que l’enfant qui s’élance pour la première fois à travers sa chambre éprouve des impressions plus profondes qu’un adulte pendant un voyage en Italie. Je me figure sans peine que l’enfant reconnaissant soudain sa mère dans cet être qui lui sourit tendrement en est plus profondément ému que l’homme qui voit sa bien‑aimée franchir pour la première fois le seuil de sa porte. Pourquoi oublions‑nous tout cela ?

 À cela, il y aurait beaucoup à dire. Mais avant de répondre, commençons par éliminer une première objection : la question est mal posée. Nous n’oublions pas ces trois premières années ; leur souvenir ne fait que quitter notre conscient, il continue à vivre dans l’inconscient, y reste si vivace que tout ce que nous faisons découle de ce trésor de réminiscences inconscientes : nous marchons comme nous avons appris à le faire à cette époque, nous mangeons, nous parlons, nous ressentons de la même manière qu’alors. Il existe donc des souvenirs qui sont repoussés par le conscient, bien qu’ils soient d’une importance vitale et qui, parce qu’ils sont indispensables, sont conservés dans des régions de notre être que l’on a baptisées du nom d’inconscient. Mais pourquoi le conscient oublie‑t‑il des expériences sans lesquelles l’être humain ne pourrait pas subsister ?

Georg Groddeck, Le livre du Ça, 1923, trad. L. Jumel, © Éditions Gallimard,1973.

Aide à la lecture

a.
Il s’agit du Faust de Goethe. Méphistophélès propose au docteur Faust, en échange de son âme, de lui rendre sa jeunesse et de lui faire connaître les jouissances terrestres. Il lui offre un manteau qui lui permet de voyager instantanément dans les airs.

Freud
Le complexe d’Œdipe
◉ ◉ ◉

Freud emprunte à la tragédie de Sophocle Œdipe roi le mythe d’Œdipe, car il ressemble étrangement à chaque histoire individuelle et ne fait que mettre en scène la condition de tout être humain : se détacher de ceux qui nous élèvent pour accéder à une complète maturité sociale.

 La disposition aux névroses découle d’une autre sorte de troubles de l’évolution sexuelle. Les névroses sont aux perversions ce que le négatif est au positif ; en elles se retrouvent, comme soutiens des complexes et artisans des symptômes, les mêmes composantes instinctives que dans les perversions ; mais, ici, elles agissent du fond de l’inconscient ; elles ont donc subi un refoulement, mais ont pu, malgré lui, s’affirmer dans l’inconscient. La psychanalyse nous apprend que l’extériorisation trop forte de ces instincts, à des époques très lointaines, a produit une sorte de fixation partielle qui représente maintenant un point faible dans la structure de la fonction sexuelle. Si l’accomplissement normal de la fonction à l’âge adulte rencontre des obstacles, c’est précisément à ces points où les fixations infantiles ont eu lieu que se rompra le refoulement réalisé par les diverses circonstances de l’éducation et du développement. […]

 Revenons encore une fois à l’évolution sexuelle de l’enfant. Il nous faut réparer bien des oublis, du fait que nous avons porté notre attention sur les manifestations somatiques plutôt que sur les manifestations de la vie sexuelle. Le choix primitif de l’objet chez l’enfant (choix qui dépend de l’indigence de ses moyens) est très intéressant. L’enfant se tourne d’abord vers ceux qui s’occupent de lui ; mais ceux‑ci disparaissent bientôt derrière les parents. Les rapports de l’enfant avec les parents, comme le prouvent l’observation directe de l’enfant et l’étude analytique de l’adulte, ne sont nullement dépourvus d’éléments sexuels. L’enfant prend ses deux parents et surtout l’un d’eux, comme objets de désirs. D’habitude, il obéit à une impulsion des parents eux‑mêmes dont la tendresse porte un caractère nettement sexuel, inhibé il est vrai dans ses fins. Le père préfère généralement la fille, la mère le fils. L’enfant réagit de la manière suivante : le fils désire se mettre à place du père, la fille, à celle de la mère. Les sentiments qui s’éveillent dans ces rapports de parents à enfants et dans ceux qui en dérivent entre frères et sœurs ne sont pas seulement positifs, c’est‑à‑dire tendres : ils sont aussi négatifs, c’est‑à‑dire hostiles. Le complexe ainsi formé est condamné à un refoulement rapide ; mais, du fond de l’inconscient, il exerce encore une action importante et durable. Nous pouvons supposer qu’il constitue avec ses dérivés, le complexe central de chaque névrose, et nous nous attendons à le trouver non moins actif dans les autres domaines de la vie psychique. Le mythe du roi Œdipe qui tue son père et prend sa mère pour femme est une manifestation peu modifiée du désir infantile contre lequel se dresse plus tard, pour le repousser, la barrière de l’inceste. Au fond du drame d’Hamlet, de Shakespeare, on retrouve cette même idée d’un complexe incestueux, mais mieux voilé.a […].

 Il est inévitable et tout à fait logique que l’enfant fasse de ses parents l’objet de ses premiers choix amoureux. Toutefois, il ne faut pas que sa libido reste fixée à ces premiers objets ; elle doit se contenter de les prendre plus tard comme modèles et, à l’époque du choix définitif, passer de ceux‑ci à des personnes étrangères. L’enfant doit se détacher de ses parents : c’est indispensable pour qu’il puisse jouer un rôle social.

Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, 1910, trad. Y. Le Lay, © Éditions Payot, 1921.

Aide à la lecture

a.
Dans la pièce de Shakespeare, l’oncle d’Hamlet couche avec sa mère après avoir tué son père. Il va donc essayer de se débarrasser de son oncle.

Jung
Il existe un inconscient collectif
◉ ◉ ◉

Jung a introduit l’idée que notre inconscient contiendrait des images ancestrales (archétypes), qui s’expriment à travers les mythes, les rêves, les œuvres d’art etc. Dans notre Inconscient résideraient à la fois les traces de nos conflits personnels, mais aussi les plus lointaines angoisses de l’espèce humaine.

 La fonction créatrice des symboles oniriques1 tente donc de réintroduire l’esprit originel de l’homme dans une conscience « éclairée » ou avancée, où il ne s’était jamais trouvé auparavant et où, par conséquent, il n’avait jamais été soumis à une réflexion critique. Car, dans un passé très lointain, cet esprit originel que nous venons d’évoquer constituait la totalité de la personnalité de l’homme. Au fur et à mesure que la conscience s’est développée, elle a perdu contact avec une partie croissante de cette énergie psychique primitive2. En sorte que l’activité mentale consciente n’a jamais connu cette activité mentale originelle, car elle a disparu dans le processus même de constitution de cette conscience différenciée qui seule pouvait parvenir à la réfléchir. Mais il semble que ce que nous appelons l’inconscient ait conservé les caractéristiques qui appartenaient à l’esprit humain originel. C’est à ces caractéristiques que se réfèrent constamment les symboles oniriques, comme si l’inconscient cherchait à ressusciter tout ce dont l’esprit s’est libéré au cours de son évolution, les illusions, les fantasmes, les formes de pensées archaïques, les instincts fondamentaux, etc. [...] Dans la mesure où il croit que la psyché ne concerne que l’individu (et c’est la croyance générale) cet homme s’efforcera de retrouver ses souvenirs d’enfance apparemment perdus. Mais ces trous dans ses souvenirs d’enfant ne sont que les symptômes d’une perte beaucoup plus grande, celle de la psyché primitive.

Carl Gustav Jung, Essai d’exploration de l’inconscient, 1961, trad. L. Deutschmeister, Denoël, 1988.

Notes de bas de page

1.
Images récurrentes qui ont trait aux rêves.
2. Pulsions les plus anciennes de la bio‑psychologie humaine.

Dolto
Le bébé est une personne
 ◉ ◉

Dans cet ouvrage, Françoise Dolto veut montrer qu’il est nécessaire de parler à l’enfant. C’est la parole qui le construit et l’humanise, et lui permet d’intégrer l’inconscient dans le conscient. De la même manière, une psychanalyse libère la parole.

 Voilà ce que je voulais vous faire comprendre : que l’être humain est obligé d’avancer. S’il n’avance pas, il stagne et, s’il stagne longtemps, il recule. Il recule dans son histoire. Il régresse à des modalités libidinales passées. Lorsque ce passé a été traumatisant – ainsi une grossesse mal vécue –, il est dangereux d’y régresser. Pour ne pas y régresser, il n’y a qu’une façon, c’est de dire, d’exprimer de façon représentative cette régression menaçante, donc de parler. À partir du moment où cela a été parlé, on n’y régressera plus jamais. D’où l’efficacité du travail analytique, quand le matériel archaïque peut être remémoré dans la cure, vécu dans le transfert, et là analysé. C’est cela d’ailleurs qui fait la thérapeutique de certaines psychothérapies focalisées sur le passé à revivre, ou de la psychanalyse, bien que ce ne soit pas tout à fait pareil.

Françoise Dolto, Tout est langage, 1987, © Éditions Gallimard, 1994.

Marcuse
Le principe de réalité : condition de la civilisation
 ◉ ◉

Dans cet extrait, Marcuse reprend à Freud l’idée que le passage du principe de plaisir au principe de réalité est essentiel à l’établissement et à la pérennisation de toute civilisation. C’est ainsi la confrontation au réel qui développe l’usage de la raison et nous enseigne l’échelle des valeurs.

 Le concept de l’homme qui découle de la théorie freudienne est l’acte d’accusation le plus irréfutable contre la civilisation occidentale et en même temps le plaidoyer le plus inattaquable en faveur de cette civilisation. Selon Freud, l’histoire de l’homme est l’histoire de sa répression. La culture n’impose pas seulement des contraintes à son existence sociale, mais aussi à son existence biologique. Elle ne limite pas seulement certaines parties de l’être humain, mais sa structure instinctuelle1 elle-même. Cependant, une telle contrainte est justement la condition préalable du progrès.

 Laissés libres de poursuivre leurs objectifs naturels, les instincts fondamentaux de l’homme seraient incompatibles avec toute association et toute protection durables : ils détruiraient même ce qu’ils unissent. Éros sans garde‑fou est tout aussi fatal que sa contrepartie mortelle, l’instinct de mort. Leur force destructrice provient du fait qu’ils luttent pour une satisfaction que la civilisation ne peut permettre : la satisfaction en tant que telle et comme fin en elle‑même, à tout moment. Les instincts doivent donc être détournés de leurs objectifs, inhibés quant à leurs buts. La civilisation commence quand l’objectif primaire (la satisfaction intégrale des besoins) est effectivement abandonné. […]

 Grâce à l’établissement du principe de réalité, l’être humain qui, sous la loi du principe de plaisir, était à peine plus qu’un faisceau de pulsions animales, devient un moi organisé. Il lutte pour « ce qui est utile » et ce qui peut être obtenu sans dommage pour lui‑même et pour son environnement vital. Sous le principe de réalité, l’être humain développe la fonction de raison : il apprend à « mettre à l’épreuve » la réalité, à distinguer entre le bien et le mal, le vrai et le faux, l’utile et le dangereux. L’homme acquiert la faculté d’attention, de mémoire, et de jugement. Il devient un sujet conscient, pensant, ajusté à une rationalité qui lui est imposée de l’extérieur. [...]

 L’étendue des désirs de l’homme et les instruments de leur satisfaction sont ainsi augmentés d’une manière incommensurable, et sa capacité à modifier consciemment la réalité en fonction de « ce qui est utile » semble promettre la suppression progressive des barrières étrangères qui empêchent sa satisfaction. Cependant, ni ses désirs, ni son altération de la réalité ne lui appartiennent désormais en propre : ils sont maintenant « organisés » par la société. Et cette « organisation » réprime et transsubstantifie2 ses besoins instinctuels originels. Si l’absence de répression est l’archétype de la liberté, la civilisation est la lutte contre cette liberté.

Herbert Marcuse, Éros et civilisation, 1955, trad. J.-G. Nény, B. Fraenkel, © Beacon Press, 1966.

Notes de bas de page

1.
Il vaudrait mieux dire « pulsionnelle ». Le terme Trieb en allemand a souvent été traduit à tort par instinct. Il s’agit d’une pulsion.
2. Transforme, change en une autre chose.

Castoriadis
La psychanalyse nous aide à devenir autonomes
◉ ◉ ◉

Voici l’extrait d’un entretien entre Castoriadis et un psychanalyste américain, Donald Moss. Ce dernier se demande dans quelle mesure la psychanalyse et les organisations sociales pourraient concourir à s’opposer à l’attirance héréditaire des hommes pour la force.

 Cornelius Castoriadis : - C’est un problème très difficile et je ne crois pas en connaître la solution. Tout d’abord, le traitement psychanalytique essaie d’aider les gens à devenir autonomes dans le sens que nous venons de mentionnera, et par conséquent de détruire aussi en eux‑mêmes l’attrait aveugle de la force. En fait, je crois que cela est la seule contribution politique pertinente de la pratique psychanalytique. Je ne crois pas à l’usage politique de la psychanalyse, si ce n’est d’aider les individus à devenir lucides et autonomes et par conséquent, je pense, plus actifs et plus responsables dans la société. Cela implique aussi : ne pas considérer l’institution de la société ou la loi donnée comme quelque chose qui ne peut pas être touché. [….]

 Donal Moss : - Il y a une question qui surgit ici, encore une question compliquée concernant les origines de l’autonomie et les relations sociales s’établissant dans l’enfance, concernant aussi les relations d’objet pré‑œdipiennes comme une sorte de modèle ou de terrain de rapprochement, qui se répète ensuite dans la collectivité. Cela, opposé au point de vue un peu plus lié à la position « freudienne orthodoxe » selon laquelle en fait l’infans1 est radicalement séparé, le processus de socialisation est intégralement une dialectique avec la société, et qu’il n’y a pas de qualité sociale inhérente à l’infans au commencement.

 C.C. : - Vous savez, mes propres conceptions qui ne sont pas tout à fait freudiennes auraient conduit, à cet égard, à des conclusions très similaires aux conceptions freudiennes. Je crois que ce qu’on a initialement est une sorte de monade psychique asociale et antisociale. Je veux dire que l’espèce humaine est une espèce monstrueuse, inapte à la vie, aussi bien du point de vue psychologique que du point de vue biologique. Nous sommes le seul animal qui ne connaît pas par instinct ce qui est nourriture et ce qui est poison. Aucun animal se nourrissant de champignons n’aurait jamais mangé de champignons vénéneux. Mais nous avons à apprendre cela ! […]

 Cela est encore plus vrai quant à l’aspect psychologique. […]

 Ainsi, nous avons sur les bras un être qui, comme nous le savons à partir de Freud, de la pratique psychanalytique et de la vie quotidienne, est capable de former ses représentations en fonction de ses désirs – ce qui le rend psychiquement inapte à la survie. […]. Cet animal, homo sapiens, aurait cessé d’exister s’il n’avait pas créé en même temps, à travers je ne sais quel processus, probablement une sorte de processus de sélection néodarwinienne, quelque chose de radicalement nouveau dans tout le domaine naturel et biologique, à savoir la société et les institutions. Et l’institution impose à la psyché la reconnaissance d’une réalité commune à tous, régulée, n’obéissant pas simplement aux désirs de la psyché.

Cornelius Castoriadis, Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe, 1978, © Éditions du Seuil, 1999.

Aide à la lecture

a.
Pour Castoriadis, l’autonomie consiste à être capable de changer lucidement sa propre vie et à reconnaître que nous sommes « nous‑mêmes la source des normes et des valeurs que nous nous proposons à nous‑mêmes. »

Note de bas de page

1.
Enfant en bas âge, avant d’acquérir le langage.

Popper
La psychanalyse n’est pas une science, car elle est infalsifiable
◉ ◉ ◉

Popper considère qu’une théorie est scientifique à condition que l’on puisse la réfuter, c’est‑à‑dire trouver une expérience, ou une observation, qui peut‑être la mettra en échec. Or ce n’est pas le cas de la psychanalyse, car celle‑ci permet de tout expliquer, de tout justifier y compris la résistance qu’on peut lui opposer. En cela donc, selon Popper, elle n’est pas une science.

 Je découvris que ceux de mes amis qui admiraient Marx, Freud et Adler étaient ébranlés par un certain nombre de traits communs à ces théories, et notamment par leur apparent pouvoir explicatif. Ces théories apparaissaient capables d’expliquer pratiquement tout ce qui se produisait dans les domaines auxquels elles se rapportaient. [...] Une fois vos yeux ouverts, vous en voyiez des confirmations partout : le monde était plein de vérifications de la théorie. Tout événement nouveau la confirmait toujours. Ainsi sa vérité apparaissait manifeste ; et les incroyants étaient indubitablement des gens qui ne voulaient pas la voir, qui refusaient de la voir, soit parce qu’elle était contraire à leur intérêt de classe, soit à cause de leurs refoulements qui restaient « non analysés » et réclamaient à cor et à cri un traitement. L’élément le plus caractéristique de cette situation me semblait le flot incessant de confirmations, d’observations qui « vérifiaient » les théories en question ; et ce point était constamment monté en épingle par leurs partisans. […]

 Je ne pouvais envisager aucune conduite humaine qui ne pût être interprétée dans les termes de l’une ou l’autre théorie. C’était précisément ce fait – qu’elles marchaient toujours, qu’elles étaient toujours confirmées – qui, aux yeux de leurs partisans, constituait l’argument le plus fort en faveur de ces théories. C’est ce qui commença à me faire entrevoir que cette force apparente était en réalité leur faiblesse.a [...]

 C’est en 1919 que j’ai été pour la première fois, confronté au problème d’avoir à tracer une ligne de démarcation entre les énoncés et systèmes d’énoncés que l’on peut, à bon droit, référer à la science empirique et ceux que l’on pourrait qualifier de « pseudo‑scientifique » ou (dans certains contextes) de « métaphysiques », ou encore qui relèvent éventuellement de la logique et des mathématiques pures. [...] L’idée la plus répandue est que la science se caractérise par son assise observationnelle ou sa méthode inductive, alors que les pseudo-sciences et la métaphysique se définissent par leur méthode spéculative ou, comme le disait Bacon, par le fait qu’elles font intervenir des « anticipations mentales », c’est‑à‑dire un type d’élément tout à fait analogue aux hypothèses.

 D’un autre côté, nombre de croyances superstitieuses et de recettes populaires (pour les semences, par exemple), recueillies dans les almanachs et les clés des songes, sont bien plus en rapport avec l’observation et résultent souvent, de manière incontestable, de processus proches de l’induction. Les astrologues, en particulier, ont toujours allégué que leur « science » repose sur des matériaux inductifs très abondants. Ces prétentions sont sans doute dénuées de fondement, mais jamais on n’a songé à discréditer l’astrologie en procédant à une investigation critique des matériaux inductifs en cause.b

 Or cette discipline n’en a pas moins été rejetée par la science moderne, parce qu’elle ne répondait aux théories et aux procédures admises. Il apparaissait donc nécessaire de pouvoir disposer d’un autre critère de démarcation. Et j’ai proposé (même si j’ai attendu bien des années avant de publier ces idées) de prendre pour critère en la matière la possibilité, pour un système théorique, d’être réfuté ou invalidé. Selon cette conception, que je continue toujours de défendre, un système doit être tenu pour scientifique seulement s’il formule des assertions pouvant entrer en conflit avec certaines observations. Les tentatives pour provoquer des conflits de ce type, c’est‑à‑dire pour réfuter ce système, permettent en fait de le tester. Pouvoir être testé, c’est pouvoir être réfuté, et cette propriété peut donc servir, de la même manière, de critère de démarcation.

Karl Popper, Conjectures et réfutations, trad. M.-I. de Launay, M.-B. de Launay, © Éditions Payot, 1985.

Aide à la lecture

a.
Le pouvoir explicatif absolu d’une théorie ne garantit pas sa validité en tant que science, mais apparaît au contraire comme suspect.
b. Ce n’est pas l’induction qui fait la différence entre la science et la non-science, mais c’est la possibilité de la réfuter.

Zimra
Le psychisme ne se réduit pas au cerveau
 ◉ ◉

Georges Zimra, psychiatre et psychanalyste, refuse de réduire la résolution des difficultés psychiques à des solutions biologiques ou chimiques, au risque sinon que l’homme ne perde tout ce qui fait sa singularité d’être libre au profit d’un déterminisme absolu.

« Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, annonce avec candeur le neuropsychiatre Richard Restak, nous avons la possibilité de mettre au point notre propre cerveau. »1 [...] Le diagnostic en psychiatrie s’élabore à mesure que la pharmacologie se précise. La nouvelle psychiatrie donne accès à un corps mental débarrassé du psychisme. [...] Sans vouloir méconnaître une relative et temporaire efficacité à de nombreuses molécules, il nous paraît plus qu’inquiétant de voir des populations entières soumises à des traitements durant des décennies, du simple fait qu’elles éprouvent des émotions, des sentiments, de la colère ou de la timidité, un sentiment de lassitude, d’insatisfaction, ou de vacuité existentielle. Il s’agit d’une servitude moderne qui enferme l’homme dans des conduites, des comportements qui effacent en lui toute singularité, toute subjectivité.

Georges Zimra, Résister à la servitude, Berg international, 2009.

Note de bas de page

1.
Christopher Lane, Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions, Flammarion, 2009.

Sartre
Une pensée non dialectique
◉ ◉ ◉

Sartre admet qu’il a dans un premier temps rejeté les théories freudiennes en raison de sa formation intellectuelle et de sa sensibilité. Mais s’il continue à critiquer la pensée freudienne, c’est en raison de son manque de logique dialectique. Autrement dit, selon Sartre, certains concepts, par exemple les complexes ou encore les pulsions, intègrent les contradictions, mais sans montrer le passage de l'une dans l'autre et sans les dépasser, ce qui laisse le raisonnement freudien au seuil de la philosophie.

 Pour revenir à Freud, je dirai que j’étais incapable de le comprendre parce que j’étais un Français nourri de tradition cartésienne, imbu de rationalisme, que l’idée d’inconscient choquait profondément. Mais je ne dirai pas seulement cela. Aujourd’hui encore, en effet, je reste choqué par une chose qui était inévitable chez Freud : son recours au langage physiologique et biologique pour exprimer des idées qui n’étaient pas transmissibles sans cette médiation. Le résultat, c’est que la façon dont il décrit l’objet analytique souffre d’une sorte de crampe mécaniste1. Il réussit par moments à transcender cette difficulté mais, le plus souvent, le langage qu’il utilise engendre une mythologie de l’inconscient que je ne peux pas accepter. Je suis entièrement d’accord sur les faits du déguisement et de la répression, en tant que faits. Mais les mots « répression », « censure », « pulsion » — qui expriment à un moment une sorte de finalisme et le moment suivant, une sorte de mécanisme, je les rejette.

 Dans l’œuvre de beaucoup d’analystes en tout cas des premiers analystes — il y a toujours cette ambiguïté fondamentale : l’inconscient est d’abord une autre conscience, puis, le moment d’après, autre que la conscience. Et ce qui est autre que la conscience devient simple mécanisme.

 Je reprocherai donc à la théorie psychanalytique d’être une pensée syncrétique2 et non dialectique. La notion de « complexe ». en particulier, le montre clairement : il y a interpénétration sans contradiction. J’admets, bien entendu, qu’il puisse y avoir, dans chaque individu, un nombre immense de contradictions « larvées » qui se manifestent, dans certaines situations, par des interpénétrations plutôt que par des confrontations. Mais cela ne veut pas dire que ces contradictions n’existent pas. Les résultats de ce syncrétisme, on les voit, par exemple, dans l’utilisation que font les psychanalystes du complexe d’Œdipe : ils s’arrangent pour y trouver n’importe quoi, aussi bien la fixation à la mère, l’amour de la mère, que la haine de la mère — selon Mélanie Klein. Autrement dit, on peut tout tirer du complexe d’Œpide, puisqu’il n’est pas structuré.

 Un analyste peut dire une chose, puis, aussitôt après, le contraire, sans se soucier le moins du monde de manquer de logique, puisque, après tout, « les opposés s’interpénètrent ». Un phénomène peut avoir telle signification, mais son contraire peut signifier la même chose. La théorie psychanalytique est donc une pensée « molle ». Elle ne s’appuie pas sur une logique dialectique. C’est que cette cette logique, me diront les psychanalystes, n’existe pas dans la réalité. Je n’en suis pas si sûr : je suis convaincu que les complexes existent, mais je ne suis nullement certain qu’ils ne soient pas structurés.

Jean-Paul Sartre, Situations IX, © Éditions Gallimard, 1972.

Notes de bas de page

1.
Forme de préjugé qui supprime la liberté de l’homme au profit d’un processus mécanique.
2. Réunion artificielle d’éléments divergents au sein d’un même ensemble. Les éléments réunis de sont pas reliés logiquement, les contraires sont tolérés, ce qui définit une pensée « molle ».

Popper
Des théories non testables
◉ ◉ ◉

Popper ne cherche pas à s’opposer aux contenus des théories freudiennes, qui peuvent très bien être un jour confirmés scientifiquement. Mais il s’oppose à la méthode utilisée. Il importe qu’une théorie ne soit pas confondue avec une interprétation. La distinction tient au fait que la théorie scientifique établit des critères de réfutation observables, ce qu’une interprétation ne fait jamais. Par ailleurs, le psychanalyste peut très bien influencer les réponses de ses patients, même sans en avoir conscience.

 Les théories de Freud et d’Adler étaient simplement non testables, irréfutables. Il n’y avait pas de comportement humain concevable qui pût les contredire. Cela ne signifie pas que Freud et Adler ne voyaient pas certaines choses correctement : je ne doute pas, pour ma part, qu’une bonne partie de ce qu’ils disent soit d’une importance considérable, et puisse très bien jouer son rôle un jour dans une science psychologique qui soit testable. Mais cela signifie que les « observations cliniques » dont les analystes croient naïvement qu’elles confirment leur théorie ne peuvent en aucune façon le faire plus que les confirmations quotidiennes que les astrologues trouvent dans leur pratique. […] Les « observations cliniques », comme toutes les autres observations, sont des interprétations à la lumière de théories et pour cette simple raison elles donnent l’impression de confirmer les théories à la lumière desquelles elles ont été interprétées.

 Mais la confirmation réelle ne peut être obtenue qu’à partir d’observations entreprises comme des tests (par des « essais de réfutation ») ; et, pour ce faire, des critères de réfutation doivent être établis à l’avance : on doit s’être mis d’accord sur la question de savoir quelles sont les situations observables qui, si elles sont effectivement observées, signifient que la théorie est réfutée. Mais quel genre de réponses cliniques réfuterait à la satisfaction de l’analyste non pas seulement un diagnostic analytique particulier, mais la psychanalyse elle‑même ? Et des critères de ce genre ont‑ils jamais fait l’objet d’une discussion ou d’un accord chez les analystes ? […] Par ailleurs, on peut se demander combien de recherches ont été réalisées pour savoir dans quelle mesure les attentes (conscientes ou inconscientes) de l’analyste et ses théories influencent les « réponses cliniques » du patient (pour ne rien dire des tentatives conscientes d’influencer le patient en lui proposant des interprétations, etc.).

Karl Popper, Conjectures et réfutations, trad. M.-I. de Launay, M.-B. de Launay, © Éditions Payot, 1985.
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