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Sur la technique - Gilbert Simondon
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Commentaire d'œuvre suivie


Sur la technique de Gilbert Simondon (« culture et technique »)





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Problématique générale

Faut-il opposer culture et technique dans la mesure où l’uniformisation des techniques conduit à une acculturation ? Ou bien la technique nous donne-t-elle les moyens de nous accomplir culturellement ?


Thèse et hypothèse générale

La technique ne doit pas être comprise comme un geste ou un ensemble d’objets simplement utiles aux hommes, elle est un système qui change profondément notre manière d’être au monde. À ce titre, elle ne doit être ni opposée, ni subordonnée à la culture mais elle doit constituer avec elle une méthode d’approche et de résolution des problèmes humains.

Présentation de l’œuvre

Bien que court, l’article de Simondon intitulé « culture et technique » n’en est pas moins dense. Il procède à une analyse des variations de sens du terme « culture », ce qui lui permet aussi de construire une définition de la technique. Cette construction conjointe met en lumière la relation complexe qu’entretiennent les deux termes.
  • Dans un premier temps, le terme de culture est compris en son sens littéral d’agriculture : nous agissons sur les espèces végétales, animales et sur leur milieu pour obtenir une production satisfaisant nos besoins. Or cette action n’est rien de plus que l’application de gestes techniques. Il n’y a donc pas lieu d’opposer culture et technique.
  • Il évoque ensuite le terme culture au sens d’ensemble de savoirs. La culture serait alors supérieure, du côté de l’intellectuel. Elle qui poserait les finalités de nos actions tandis que la technique, du côté du manuel, se contenterait de jouer le rôle d’exécutant. Mais éduquer, c’est agir sur l’enfant pour lui faire acquérir de nouveaux savoirs, exactement comme la technique agit sur notre monde pour le façonner à notre convenance.
  • Le troisième sens présenté est celui de la culture comme ensemble de traditions propres à un groupe. La technique apparaît alors comme l’instrument d’une uniformisation et d’une acculturation, puisque l’on ne retient que les techniques les plus productives. Néanmoins, il ne faut pas comprendre les cultures comme des entités figées, gardiennes des traditions et incapables d’évolutions : elles peuvent s’ouvrir à une technique commune, comprise comme système, sans que cette intégration soit brutale.
  • On en arrive alors à comprendre la technique comme une réalité plurielle et ouverte, partagée par tous dans la mesure où elle se déploie dans notre monde commun, et non comme une simple somme de gestes individuels et d’objets. La technique alors saisie dans son universalité peut être la clé pour parvenir à la résolution de conflits interculturels, non pas à la place de la culture elle-même, mais en étroite collaboration avec celle-ci.

Analyse de l’œuvre


A
Il semble y avoir une opposition entre culture et technique. Pourtant, la culture en son sens premier n’est-elle pas la simple application de techniques de production agricole ?

Puisque nous cherchons une opposition entre technique et culture, il faut repartir du sens premier. La culture de plantes et l’élevage d’animaux ne sont rien d’autre que la mise en œuvre de techniques particulières, des gestes, des outils, et des sélections d’espèces pour parvenir à nos fins.

Simondon souligne qu’il est inexact d’associer la culture en ce sens à l’idée d’un progrès, si nous considérons ce progrès comme un absolu. En effet, toutes les pratiques agricoles et les techniques mises en œuvre n’ont pour but que de satisfaire les besoins humains, ce progrès est donc relatif à nous. Il en résulte que ces espèces perdent en force naturelle, c’est-à-dire en capacité à survivre indépendamment de l’homme.

Si nous souhaitons réellement établir une distinction entre culture et technique ici, nous dirons que la culture agit directement sur le vivant — par exemple une bouture — tandis que la technique agit indirectement sur l’environnement — par exemple, l’utilisation d’engrais pour une plante. Néanmoins, cette distinction ne justifie pas une opposition radicale des deux termes.

B
Être cultivé c’est disposer d’un savoir théorique pour mieux comprendre et agir dans le monde. La technique n’est-elle pas alors subordonnée à la culture au sens où elle est simplement ce qui nous permet d’exécuter les directives de l’intelligence ?

Nous avons tendance à opposer à la technique la culture générale. Cette dernière est valorisée parce qu’elle ne répond à aucun autre but qu’elle-même, elle est gratuite et se justifie par le simple plaisir de connaître. À l’inverse, la technique apparaît comme une nécessité matérielle, entièrement dirigée vers l’impératif de répondre au mieux à nos besoins, parfois les plus primaires.

La culture serait alors celle qui établit les fins, celle qui donne la direction du progrès et détermine les projets que l’humanité doit se donner. La technique lui serait entièrement subordonnée, telle une ouvrière exécutant aveuglément les ordres de sa supérieure. Il lui reviendrait simplement de déterminer les moyens par lesquels les hommes doivent poursuivre ces fins.

Pourtant Simondon remarque que le terme de culture est employé dans ce même sens pour désigner l’éducation. La culture est alors une technique de transformation de l’enfant dont il faut diriger la croissance. L’opposition entre les deux termes ne se justifie donc pas non plus ici.

C
À l’heure d’une production mondialisée, la diffusion des techniques n’entraîne-t-elle pas la disparition de la diversité des cultures humaines ?

Si la technique est définie par le geste humain, éventuellement accompagné d’outils, alors il peut être un des modes d’expression de la culture : chaque peuple a développé ses propres techniques pour répondre à ses besoins, en fonction des traditions qui se perpétuent à travers les générations, mais aussi en fonction des ressources dont il dispose dans son environnement immédiat. Or une mondialisation, qui se traduit historiquement par la colonisation, entraîne l’imposition de nouvelles techniques occidentales jugées plus efficaces et moins archaïques. La technique apparaîtrait donc comme le vecteur de l’acculturation, et c’est en ce sens qu’il y aurait opposition.

S’appuyant sur ce qui a été montré, Simondon précise que c’est la culture qui agit directement sur les hommes tandis que la technique agit sur l’environnement. Certes, la technique contribue de ce fait à une transformation des modes de vie puisqu’elle transforme le milieu, mais elle ne peut être responsable d’une action directe et brutale de destruction des traditions. S’il y a conflit, c’est entre des techniques anciennes partagées par un petit groupe et des techniques modernes qui modifient le milieu à l’échelle planétaire et s’imposent par ce biais, mais pas entre technique et culture.

D
Si la technique transforme désormais l’intégralité des environnements de notre planète alors elle nous fait porter une responsabilité sans précédent. Ne serait-il pas alors plus sage de renoncer aux progrès techniques ?

Avant l’industrialisation la technique fonctionnait en boucle fermée : un individu ou un groupe mettait en œuvre un moyen technique pour obtenir un résultat qui n’avait pas d’impact ailleurs que sur leur environnement immédiat, et dans la direction souhaitée. Aujourd’hui, l’impact de la technique sur l’environnement est bien plus large et s’étend presque à la totalité du monde.

Cette modification à grande échelle de l’environnement est souvent perçue comme un danger. Pourtant, selon Simondon il ne faut pas voir cette modification du milieu comme une catastrophe : c’est au contraire l’occasion de provoquer de nouvelles évolutions, des formes d’adaptation, autrement dit un progrès.

La technique est alors redéfinie non plus comme un simple moyen, mais comme un acte, au sens fort du terme, qui nous pousse à recomposer sans cesse notre existence pour l’adapter aux transformations du milieu : c’est là le sens de la vie.

E
Si les techniques évoluent sans cesse pour modifier notre environnement et pour nous y adapter, la culture doit-elle alors jouer le rôle de garante des traditions ?

Comprise indépendamment de la technique, la culture apparaît en effet comme ce qui perpétue les traditions par la transmission des gestes ancestraux. Mais ce sens de la culture vient alors s’opposer au sens premier du terme. La culture est le progrès, ce qui fait que l’homme se détache d’un état de nature et répond de mieux en mieux à ses besoins. S’il doit y avoir une opposition, celle-ci est inhérente au concept de culture. À l’inverse, la technique apparaît comme l’acte culturel par excellence.

Simondon propose alors une distinction entre techniques mineures et techniques majeures : les premières fonctionnent en boucles fermées comme décrit un peu plus haut et n’impactent pas au-delà du territoire. À l’inverse les techniques majeures, qu’il baptise aussi techniques pures sont d’une ampleur plus vaste et surtout ne se limitent pas à des fins utilitaires : elles prennent des risques en repoussant les limites du techniquement possible et visent une forme de perfection intrinsèque.

F
La technique transforme notre environnement et nous contraint à nous réadapter à notre milieu : n’est-ce pas malgré tout une forme d’acculturation ?

Proposant une comparaison avec la colonisation, Simondon montre que la technique s’en différencie en tout point. Il ne s’agit pas d’imposer directement à l’individu une autre culture, mais indirectement par le biais de la modification de l’environnement et donc de ses besoins. Ensuite, ce changement n’est pas brutal, il intervient progressivement.

Le modèle proposé par Simondon est plutôt celui d’une incorporation, inspiré de la biologie de Lamarck. Les organismes vivants ont toujours évolué, modifié leur structure interne, pour s’adapter aux évolutions de leur milieu. L’incorporation des nouvelles techniques n’est alors en rien un processus brutal, il s’assimile plutôt à une évolution naturelle dont l’individu lui-même ne se rend même pas compte. Les progrès techniques sont alors intériorisés, exactement au même titre que les pratiques culturelles. Ainsi, quand nous éduquons un enfant, nous l’éduquons en même temps à la culture et à la technique, sans distinction.

G
Si la technique n’est pas opposée ni subordonnée à la culture mais étroitement enchevêtrée à celle-ci, comment la définir ?

Nous faisons souvent l’erreur de comprendre la technique uniquement par le prisme de ses objets. Elle n’est pas non plus une somme de gestes isolés les uns des autres. Il s’agit là seulement des techniques mineures.

Les techniques majeures apparaissent comme une réalité systémique, c’est-à-dire un ensemble d’éléments interdépendants qui structure notre milieu de vie. Simondon propose l’exemple de la voiture : la technique ne se trouve pas seulement dans le véhicule, mais dans l’ensemble du réseau routier qu’il a fallu construire pour permettre son usage et qui structure aujourd’hui notre espace, nos déplacements et notre perception des distances. Les réseaux ainsi créés par la technique sont polymorphes, enchevêtrés et se trouvent à chaque niveau de réalité : c’est ce qui la rend difficile à saisir. La culture tend à nous imposer un schème hylémorphique, c’est-à-dire que nous séparons une matière inerte et l’activité de mise en forme. La technique pure est trop complexe pour correspondre à ce schème, c’est ce qui explique qu’elle puisse être difficilement appréhendée par la culture.

Conclusion

La technique est ce qui façonne notre monde collectif, en même temps que d’autres facteurs tels que la culture. Cette modification de l’environnement ne s’accomplit pas sans engendrer des conflits, en particulier entre groupes culturels. Mais ces conflits ne sont pas les symptômes d’une opposition entre culture et technique. À l’inverse, la technique contribue à l’élaboration d’un monde commun, un socle fécond sur lequel se développe et s’adapte une diversité de cultures.

Comprendre l’essence de la technique et ne pas se contenter de sa manifestation à travers les objets permet d’élargir notre « champ cognitif et axiologique », autrement dit notre compréhension du monde dans lequel nous vivons. Aux problèmes humains qui se posent, la voie de la résolution est rarement toute culturelle ou toute technique. Lorsqu’un conflit survient, il n’engage pas seulement deux individus — dans ce cas la solution serait strictement culturelle — ou un individu et son milieu — dans ce cas, la solution serait strictement technique : il engage le plus souvent plusieurs individus et leur environnement partagé. Il faut désormais travailler à trouver le point d’équilibre entre ces deux modes de résolutions pour trouver la meilleure solution possible : c’est là la tâche du philosophe.

Finalement, Simondon parvient à établir une définition de la culture comme plurielle et une définition de la technique comme système. Toutes deux se présentent comme un ensemble de réseaux complexes et enchevêtrés qui structurent notre milieu et façonnent nos modes de vie. Ensemble, elles donnent un sens à la vie humaine en ne se restreignant pas à des fins utilitaires. Ainsi les apprentissages culturels et techniques se font de façon simultanée par l’adaptation à notre environnement. Il n’y a donc pas lieu de soumettre la technique à la culture et encore moins de les opposer.

Importance de cette œuvre

Parmi ses contemporains, Simondon a beaucoup influencé la pensée de Gilles Deleuze qui a largement contribué à faire découvrir son œuvre. Cette tâche est encore inachevée aujourd’hui et beaucoup de chercheurs en philosophie continuent à travailler sur ses textes, parfois inédits, afin de mettre en lumière la complexité et l’originalité de sa réflexion.

S’il est un domaine encore peu étudié aujourd’hui, Simondon a ouvert la voie à un vaste champ de recherche. De plus en plus de jeunes chercheurs se consacrent à la philosophie de la technique afin de penser ses évolutions et de réfléchir à des enjeux éminemment contemporains tels que la crise environnementale ou les nouvelles formes de contrôle et de restriction de la liberté.
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