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Une servitude volontaire ?
P.370-371

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Entrée en matière


Une servitude volontaire ?





À première vue, nous cherchons tous la liberté, mais la conquête et l’exercice de cette liberté supposent une autonomie difficile. Il n’est pas rare, alors, de lui préférer le confort de l’obéissance. L’homme sait se dresser devant les pouvoirs, résister et exiger une plus grande autonomie civile. Pourtant, la conquête de la liberté politique s’est construite lentement, et d’abord dans les esprits. Il a fallu que les plumes de fabulistes et celles des Lumières éveillent l’esprit de liberté, avant que celui‑ci ne s’incarne dans le droit. L’autonomie intellectuelle est la première de nos libertés, ainsi que le rappelle Kant dans cette devise qu’il fait sienne après Horace : « Ose penser par toi‑même ! » (Sapere aude !)

Doc. 1
Obéir, c’est renoncer

 Le gouvernement arbitraire d’un prince juste et éclairé est toujours mauvais. Ses vertus sont la plus dangereuse et la plus sûre des séductions : elles accoutument insensiblement un peuple à aimer, à respecter, à servir son successeur quel qu’il soit, méchant et stupide. Il enlève au peuple le droit de délibérer, de vouloir ou ne vouloir pas, de s’opposer même à sa volonté, lorsqu’il ordonne le bien ; cependant ce droit d’opposition, tout insensé qu’il est, est sacré : sans quoi les sujets ressemblent à un troupeau dont on méprise la réclamation, sous prétexte qu’on le conduit dans de gras pâturages. En gouvernant selon son bon plaisir, le tyran commet le plus grand des forfaits. Qu’est‑ce qui caractérise le despote ? Est‑ce la bonté ou la méchanceté ? Nullement ; ces deux notions n’entrent pas seulement dans sa définition. C’est l’étendue et non l’usage de l’autorité qu’il s’arroge. Un des plus grands malheurs qui pût arriver à une nation, ce seraient deux ou trois règnes d’une puissance juste, douce, éclairée, mais arbitraire : les peuples seraient conduits par le bonheur à l’oubli complet de leurs privilèges, au plus parfait esclavage. Je ne sais si jamais un tyran et ses enfants se sont avisés de cette redoutable politique ; mais je ne doute aucunement qu’elle ne leur eût réussi. Malheur aux sujets en qui l’on anéantit tout ombrage sur leur liberté, même par les voies les plus louables en apparence. Ces voies n’en sont que plus funestes pour l’avenir. C’est ainsi que l’on tombe dans un sommeil fort doux, mais dans un sommeil de mort, pendant lequel le sentiment patriotique s’éteint, et l’on devient étranger au gouvernement de l’État. Supposez aux Anglais trois Élisabeth de suite, et les Anglais seront les derniers esclaves de l’Europe.

Denis Diderot, Réfutation suivie de l’ouvrage d’Helvétius intitulé De l’homme, 1774, trad. J. Assézat.

Doc. 2

Un policier est‑allemand fuit la RDA avant la construction du mur de Berlin, en franchissant la ligne de barbelés qui matérialise la frontière que l’État lui demande de garder.

Saut vers la Liberté, photographie de Peter Leibing prise le 15 août 1961.

Doc. 3
À quel prix pouvons‑nous sacrifier notre liberté ?

 Un Loup n’avait que les os et la peau ;
 Tant les chiens faisaient bonne garde.
 Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
 Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
 L’attaquer, le mettre en quartiers,
 Sire Loup l’eût fait volontier.
 Mais il fallait livrer bataille
 Et le Mâtin était de taille
 A se défendre hardiment.
 Le Loup donc l’aborde humblement,
 Entre en propos, et lui fait compliment
 Sur son embompoint, qu’il admire.
 Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
 D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
 Quittez les bois, vous ferez bien :
 Vos pareils y sont misérables,
 Cancres, haires, et pauvres diables,
 Dont la condition est de mourir de faim.
 Car quoi ? Rien d’assuré, point de franche lippée.
 Tout à la pointe de l’épée.
 Suivez‑moi ; vous aurez un bien meilleur destin.
 Le Loup reprit : que me faudra‑t‑il faire ?
 Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
 Portants bâtons, et mendiants ;
 Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
 Moyennant quoi votre salaire
 Sera force reliefs de toutes les façons :
 Os de poulet, os de pigeons,
 Sans parler de mainte caresse.
 Le Loup déjà se forge une félicité
 Qui le fait pleurer de tendresse.
 Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
 Qu’est-ce donc là ? lui dit‑il. Rien. Quoi ? Rien ?
 Mais encor ? Le collier dont je suis attaché
 De ce que vous voyez est peut‑être la cause.
 Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
 Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu’importe ?
 Il importe si bien, que de tous vos repas
 Je ne veux d’aucune sorte,
 Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
 Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

Jean de La Fontaine, « Le Loup et le Chien », Fables, 1668.

Jean-Jacques Grandville, Le Loup et le Chien, gravure, 1855.

Les questions qui se posent

L’homme se différencie de l’animal car, au lieu d’en rester à l’état de nature et de n’obéir qu’à des mécanismes instinctifs nécessaires, il choisit sa manière de vivre et de penser parmi diverses possibilités. L’homme délibère, il met à distance l’urgence dans laquelle vit le monde naturel. Toutefois, l’animal humain n’est-il pas obligé de suivre les codes que nos sociétés inventent au cours de l’histoire ? Être citoyen, est‑ce renoncer à une part de liberté ?

Le sentiment de liberté que l’individu ressent au sein d’un groupe dépend de nombreux facteurs. Il ne suffit pas de vivre en démocratie pour l’éprouver, car l’égalité civile ne signifie pas encore l’égalité des chances et des conditions socio-économiques. Certaines inégalités de départ semblent devoir être compensées pour qu’un choix de vie, personnel et libre, puisse être fait. Peut‑on être libre dans une société inégalitaire ?

Notre société et notre éducation façonnent notre identité, déterminant certains caractères qu’il s’avère difficile de modifier, même en en prenant conscience. Pourtant, chaque être humain a la sensation, à certains moments cruciaux de sa vie, que ses choix lui appartiennent au-delà de la pression historique et sociale. Est‑on libre malgré ce qui peut nous déterminer ?
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