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Comment travailler en historien sur l’idéologie nazie ?
P.80-81

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L'ATELIER DE CLIO


Comment travailler en historien sur l’idéologie nazie ?





L'enjeu

Pour imposer sa domination, le nazisme ne s’est pas contenté de transformer la société, l’économie et la politique allemandes. Il s’est présenté comme une « révolution culturelle » en élaborant une vision de l’histoire, de la lutte entre les « races » et de la culture qui se voulait originale. Malgré son apparente radicalité, la pensée nazie puise largement ses racines dans un corpus d’idées et de doctrines antérieur à l’avènement du Parti nazi.

Le document

FACE AU DOCUMENT

De même que les espèces de grands animaux des temps préhistoriques ont dû céder la place à d’autres et s’éteindre, de même devront céder le pas les races humaines privées d’une certaine force intellectuelle, qui, seule, peut leur faire trouver les armes à leur conservation. [...]

Ce n’est pas l’État qui fait naître un certain niveau de culture ; il ne peut que conserver la race, cause première de l’élévation de ce niveau. Dans le cas contraire, l’État peut continuer à exister pendant des siècles sans changement apparent, alors que, par suite du mélange des races qu’il n’a pas empêché, la capacité civilisatrice, et l’histoire même de ce peuple, qui en est le reflet, ont commencé depuis longtemps à subir de profondes altérations. Par exemple, notre État actuel, mécanisme fonctionnant à vide, peut, plus ou moins longtemps, faire encore illusion et sembler vivre, et pourtant l’empoisonnement de la race, dont souffre le corps de notre peuple, amène une déchéance de sa civilisation qui se manifeste déjà d’une façon effrayante.

La condition préalable mise à l’existence durable d’une humanité supérieure n’est donc pas l’État, mais la race qui possède les facultés requises. Il faut savoir que ces facultés existent toujours, et qu’il leur suffit d’être mises en éveil par des circonstances extérieures pour se manifester. Les nations, ou plutôt les races civilisatrices, possèdent ces facultés bienfaisantes à l’état latent quand bien même les circonstances extérieures défavorables ne leur permettent pas d’agir. Aussi est-ce une incroyable injustice que de présenter les Germains des temps antérieurs au christianisme comme des hommes « sans civilisation », comme des barbares. Ils ne l’ont jamais été. C’était seulement la dureté de leur climat de leur habitat septentrional qui leur imposait un genre de vie qui s’opposait au développement de leurs forces créatrices. S’ils étaient, dans le monde antique, arrivés dans les régions plus clémentes du Sud et s’ils y avaient trouvé, dans le matériel humain fourni par des races inférieures, les premiers moyens techniques, la capacité à créer une civilisation qui sommeillait en eux, aurait produit une floraison aussi éclatante que celle des Hellènes. [...]

En particulier, l’enseignement de l’Histoire ne doit pas délaisser l’étude de l’antiquité. L’histoire romaine, si on en possède exactement les grandes lignes, sera toujours le meilleur guide pour le temps présent et pour tous les temps. Nous devons conserver aussi dans toute sa beauté l’idéal grec de civilisation.

Adolf Hitler, Mein Kampf, 1925.

Arno Breker, le porteur de torche, 1939, statue exposée à lʼépoque devant la Chancellerie de Berlin

L’œil de l’historien

Johann Chapoutot

Le récit, c’est la vision nazie de l’histoire, suturée d’angoisse biologique et tissée d’avertissements apocalyptiques. À en croire cette « vision du monde », la race germanique est, depuis les origines, aliénée et dénaturée, par des influences culturelles et biologiques venues d’ailleurs, qui la détruisent à petit feu et vont bientôt la faire disparaître. [...] Pour pouvoir agir, malgré les siècles d’aliénation, malgré les phases de dénaturation, il fallait opérer, sur le corps et l’âme du peuple allemand, une révolution culturelle, au sens prérévolutionnaire du terme : il faut revenir à l’origine, à ce qu’était l’homme germanique, son mode de vie et son attitude intellectuelle à l’égard des êtres et des choses, afin qu’il soit sauvé. [...]

La conception biologique, voire zoologique, de l’homme et de la société était très largement présente en Occident depuis le développement spectaculaire des sciences de la nature, avant et après Darwin, au XIXe siècle. L’idée qu’il existait un péril biologique, un risque de dégénérescence et d’extinction [...] fut renforcée par les conséquences de la Grande Guerre et la perception qu’en eurent les contemporains hantés par l’affaissement démographique et l’affaiblissement biologique. Quant au mythe d’une origine immaculée, d’un paradis perdu, dont une série d’accidents nous aurait éloignés, il semble aussi ancien et universel que les différentes religions et cultures du monde... Que ce paradis perdu soit gréco-antique ou romain n’est pas une idée propre à l’Allemagne, et qu’il fût germanique non plus. [...]

Cela appelle deux remarques. Par son caractère de pot-pourri, rendu fortement cohérent par le postulat de la race, la « vision du monde » nazie pouvait être appropriée de différentes manières par les individus les plus divers. L’agrégation d’éléments multiples avait pour conséquence qu’il existait toujours une raison, une idée, un argument, pour être ou devenir nazi : le nationalisme, le racisme, l’antisémitisme, l’expansionnisme à l’Est, l’antichristianisme. [...]

La seconde remarque est que le nazisme fut un corpus d’idées, assez convaincantes et, aux yeux de bien des contemporains, assez pertinentes pour les conduire à consentir, adhérer et agir. [...] Ces idées purent convaincre, car, aussi stupéfiant, inaudible et révoltant que cela puisse nous paraître après Treblinka et Sobibór, elles prétendaient apporter des réponses à des questions que se posaient les contemporains, ou plutôt à des questions que la modernité industrielle, urbaine, culturelle adressait à ceux qui la vivaient.


Johann Chapoutot, La Révolution culturelle nazie, Paris, Gallimard, 2017, p. 3-7.

Éclairage

1
L’historien s’attache à étudier les origines des idées nazies pour comprendre dans quels héritages elles puisent.
Johann Chapoutot montre que la conception biologique de l’histoire n’est pas une nouveauté nazie, mais qu’elle renvoie à la pensée de Charles Darwin.

2
La notion de civilisation occupe une place importante dans la pensée de Hitler.
Johann Chapoutot montre que, pour les nazis, le retour à la civilisation germanique d’avant sa corruption est la condition du salut du peuple allemand.

3
Lʼidéologie nazie puise dans de nombreuses sources et mélange plusieurs éléments. Cʼest aussi pour cette raison quʼelle a eu autant de succès.
Johann Chapoutot parle de « pot-pourri » pour décrire cette idéologie.

4
L’historien doit prendre au sérieux les idées qu’il étudie. En s’abstenant de juger, il essaye de comprendre comment elles se sont diffusées à l’époque.
Johann Chapoutot souligne que les idées nazies ont pu convaincre énormément de gens à l’époque, car elles apportaient des réponses à des angoisses contemporaines.

Questions

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1
Relevez dans le document les éléments qui montrent que la pensée nazie est composée d’« angoisses biologiques » et d’ « avertissements apocalyptiques ».


2
Indiquez le rôle historique que Hitler attribue à la civilisation germanique.


3
Expliquez la place de l’Antiquité dans la conception de l’histoire portée par Hitler.
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