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Avoir le sens du devoir
P.304-305

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Entrée en matière


Avoir le sens du devoir





Que nomme-t-on le sens du devoir ?

S’agit-il d’un simple respect des lois ? S’agit-il au contraire d’une capacité à désobéir aux lois civiles, au nom de valeurs morales ? Le sens du devoir trouve dans l’histoire des réalisations diverses et paradoxales.

Ainsi, l’extrait des Misérables ci-dessous présente le dialogue intérieur du policier Javert qui peut arrêter Jean Valjean, l’ancien bagnard qu’il poursuit inlassablement depuis des années. Il hésite cependant à exécuter cette mission, car Valjean lui a sauvé la vie précédemment. Javert, confronté à différentes formes du devoir, n’est‑il pas pris dans un conflit moral ? Si Javert est un personnage, c’est-à-dire un être de fiction, des personnes réelles incarnent également l’expression « avoir le sens du devoir ». Parfois ce sens du devoir est convoqué pour sauver des vies, ainsi que le montre l’engagement de Carola Rackete ; parfois il devient le prétexte d’une obéissance à des ordres abjects. Ainsi, lors du procès d’Adolf Eichmann – criminel de guerre nazi responsable de la logistique de la solution finale – la philosophe Hannah Arendt, ne voit pas en lui un être d’une monstruosité exceptionnelle, mais un être terriblement commun et soucieux d’obéir aux ordres pour faire ce qu’il appelle « son devoir ». Même si sa lecture du cas Eichmann est contestée, notamment par l’historien David Cesarani qui le décrit au contraire comme un homme responsable de ses actes et lucide, Hannah Arendt nous interroge sur la nature même du devoir, ainsi que sur ses limites.

Doc. 1
Un conflit moral

 Sa situation était inexprimable.

 Devoir la vie à un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser, être, en dépit de soi‑même, de plainpied avec un repris de justice, et lui payer un service avec un autre service ; se laisser dire : Va‑t’en, et lui dire à son tour : Sois libre ; sacrifier à des motifs personnels le devoir, cette obligation générale, et sentir dans ces motifs personnels quelque chose de général aussi, et de supérieur peut‑être ; trahir la société pour rester fidèle à sa conscience ; que toutes ces absurdités se réalisassent et qu’elles vinssent s’accumuler sur lui‑même, c’est ce dont il était atterré. […]

 Que faire maintenant ? Livrer Jean Valjean, c’était mal ; laisser Jean Valjean libre, c’était mal. Dans le premier cas, l’homme de l’autorité tombait plus bas que l’homme du bagne ; dans le second, un forçat montait plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas, déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu’on pouvait prendre, il y avait de la chute.

Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

Doc. 2
L’obéissance aveugle à la loi

 [A]utant qu’il pût en juger, il agissait, dans tout ce qu’il faisait, en citoyen qui obéit à la loi. Il faisait son devoir, répéta‑t‑il mille fois à la police et au tribunal ; non seulement il obéissait aux ordres, mais il obéissait aussi à la loi. Eichmann soupçonnait vaguement qu’il pouvait y avoir là une distinction importante, mais ni la défense ni les juges ne lui demandèrent d’insister sur ce point. […] Toujours très soucieux d’être « couvert », il n’avait pas seulement accompli ce qu’il considérait comme les devoirs d’un citoyen qui obéit à la loi, mais il avait aussi agi selon les ordres ; c’est pourquoi il s’embrouilla complètement et finit par insister soit sur les avantages soit sur les inconvénients de l’obéissance aveugle ou « obéissance de cadavre » comme il disait lui‑même.

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1963, trad. A. Guérin, © Éditions Gallimard, 2002.


Adolph Eichmann pendant son proces

Doc. 3
Carola Rackete : le devoir contre le droit ?

 La capitaine du bateau de sauvetage de migrants en Méditerranée a été arrêtée après avoir accosté de force à Lampedusa.

 Héroïne ou « emmerdeuse », selon les points de vue. Carola Rackete veut sauver les vies de migrants en Méditerranée à bord du Sea‑Watch. Mais elle se heurte à la politique intérieure de l’Italie, notamment au sulfureux ministre Matteo Salvini, hostile à l’accueil des réfugiés sur son sol.

 Dans la nuit de vendredi à samedi, elle a été arrêtée par les autorités italiennes après avoir accosté de force sur l’île italienne de Lampedusa, avec 40 migrants à bord, après avoir été bloquée trois jours à un mille de l’île. Pour les défenseurs des migrants, c’est donc une véritable héroïne, tandis que le ministre italien la traite d’« emmerdeuse ». […]

 Ses débuts dans les secours, à l’été 2016, remontent à l’époque où la flottille humanitaire était considérée comme un soutien appréciable pour les nombreux navires militaires italiens et européens engagés dans les secours au large de la Libye. Mais peu à peu, les navires militaires se sont raréfiés et les navires humanitaires, restés en première ligne, ont été montrés du doigt comme des complices des passeurs.

« Prête à aller en prison »

 Pour elle, c’est une question de principe : « Peu importe comment tu arrives dans une situation de détresse. Les pompiers s’en moquent, les hôpitaux s’en moquent, le droit maritime s’en moque. Si tu as besoin d’être secouru, tout le monde a le devoir de te secourir ». Et en mer, « le secours se termine quand les gens se trouvent en lieu sûr ». […]

 Assurant respecter scrupuleusement le droit maritime, elle affirme être « prête à aller en prison pour cela et à me défendre devant les tribunaux s’il le faut parce que ce que nous faisons est juste ».

« Qui est Carola Rackete, la capitaine du Sea‑Watch arrêtée en Italie ? », L’Express, juin 2019.


Carola Rackete, capitaine du Sea-Watch, est interviewée sur le plateau d’une émission
télévisée allemande.

Les questions qui se posent

Au nom du devoir, des engagements courageux et humanitaires nous servent de modèles. Toutefois, c’est aussi au nom de « son devoir », qu’Eichmann prétend se disculper de sa responsabilité sordide. Comment déterminer quel est mon devoir ?

Le devoir se présente comme un impératif qui nous oblige, c’est bien ce qui pousse Carola Rackete à agir au nom d’une légitimité supérieure : faire ce qui est juste. Mais qu’est‑ce qui nous pousse concrètement à accomplir notre devoir ? Une institution sociale ? Une force intérieure ? Une instance supérieure aux hommes et aux lois ? D’où vient l’autorité du devoir ?

Le devoir moral devrait être universel, mais les lois varient selon les époques et les pays. Un dilemme naît lorsque le droit impose des actions qui semblent incompatibles avec la morale. Le devoir moral concorde‑t‑il toujours avec le devoir du citoyen ?
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