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La République - Platon
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Commentaire d'œuvre suivie


La République de Platon (Livre VII)





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Problématique générale

Comme le suggère le titre de l’ouvrage, Platon s’interroge sur les fondements possibles d’un État idéal et en particulier, sur les moyens de garantir sa justice. Le livre VII expose les difficultés et enjeux d’une éducation réussie des dirigeants.


Thèse et hypothèse générale

Parce que c’est le même principe d’ordonnancement que nous retrouvons chez les individus et dans les structures de l’État, les institutions ne peuvent être justes si les gouvernants ne le sont pas. Il s’agit donc de placer aux plus hautes fonctions ceux qui y auront été le mieux préparés. Connaissance du Bien, compétence technique, élévation d’âme : tels sont les principes d’une éducation efficace et d’une politique juste.

Présentation de l’œuvre

  • Lorsqu’il travaille à La République à partir de 387 av. J.-C., Platon est un philosophe reconnu. Rationaliste, il fait de l’échange entre les hommes de raison — ce que le grec nomme dia-logos, ou dialogue — un moyen d’élever chacun vers la contemplation de la vérité. Grâce aux questions que la raison, dans son usage réfléchi et maîtrisé, ose se poser afin de vérifier ce qu’elle avance, la réflexion progresse dialectiquement, surmontant par étapes les difficultés rencontrées. La République, et tout particulièrement sa partie centrale, le livre VII, constitue un exemple de cette méthode dynamique héritée de Socrate, qui la compare à un art d’accoucher les esprits, la maïeutique.
  • Les questions politiques concernent d’autant plus Platon que son maître Socrate a été condamné à boire la ciguë en 399 av. J.-C. et que la société athénienne qui a conduit à une telle injustice continue d’être violemment déchirée. Dans ce contexte incertain, les orateurs habiles profitent des failles des institutions démocratiques et utilisent leur compétence afin de conquérir le pouvoir et s’y maintenir, indépendamment de toute justice sociale ou intérêt général.
  • La raison n’apparaît plus que comme un instrument de conquête, une forme vide et dévoyée. Les démagogues ont confisqué le pouvoir au peuple qui, flatté dans ses instincts les plus bas, n’a jamais été aussi prêt à faire les mauvais choix pour son propre avenir qu’en flirtant avec la tyrannie. Dans le Gorgias, les effets ravageurs de la rhétorique sur les pratiques du pouvoir politique étaient dénoncés avec force par Platon : hors de contrôle, les passions sur lesquelles jouent les sophistes ne mènent à rien sauf au désordre et à la violence, qu’elle soit symbolique ou physique. La raison est certes présente en politique, mais mal distribuée, et surtout, mal utilisée. Il y a donc urgence.
  • Le livre VII de La République, qui en comporte dix, constitue un moment décisif dans l’économie générale de l’ouvrage. Après avoir rappelé au livre précédent comment l’âme progresse dialectiquement dans le domaine du savoir grâce à son analogie de la ligne, Platon décrit la situation tragique des hommes dans le monde et les moyens d’y échapper au travers de l’allégorie de la caverne, ainsi que les conséquences sur le rôle du philosophe au sein de la cité idéale (« le philosophe roi »).

Analyse de l’œuvre


A
La République est-il un livre réaliste ?

Dès la première ligne, Platon prévient : même s’il en a les accents, La République est plus qu’une analyse théorique ; il y est question d’éducation et d’une lutte méthodique contre l’ignorance, car il s’agit d’éduquer un peuple afin d’identifier un futur dirigeant. Loin d’un idéalisme jugé abstrait, pour ne pas dire indifférent au réel, Platon a visiblement à cœur de se confronter aux conditions réelles d’application des principes qu’il expose. Il ne veut pas d’une utopie, mais d’une méthode, un chemin capable de produire des résultats ; il n’explique pas ses idées pour ajouter un discours aux discours, mais pour transformer un monde grec malade. Dialoguer revient à commencer à éduquer. Le remède à la dégénérescence démocratique ne sera jamais réellement trouvé, mais Platon essaie deux fois de mettre en œuvre ses idées, conseillant le tyran de Syracuse dans ses efforts pour réformer les institutions, renouant ainsi avec le destin de dirigeant auquel il s’était refusé pour suivre Socrate. Si le savoir implique un détour théorique, la finalité reste donc pratique.

B
Pourquoi l’éducation constitue-t-elle un enjeu fondamental ?

Après avoir montré la difficulté de définir la notion de justice dans le livre I et expliqué pourquoi l’occasion a malheureusement été donnée aux sophistes, de ce fait, d’institutionnaliser l’injustice au service des plus forts sous la forme d’une illusion de justice avec les lois cyniques, Platon expose dans les livres II à IV la façon dont devront être choisis les futurs gardiens de l’État. Il apparaît alors que non seulement leur naturel doit être exceptionnel, mais qu’ils doivent subir un entraînement exigeant de manière à réaliser la totalité du potentiel que l’on pressent en eux. Capacité à s’élever vers les idées les plus abstraites, volonté de les traduire en principes réellement opérants et capables d’instituer des pratiques et comportements conformes à l’idéal contemplé, exercice de la justice sans attendre quoi que ce soit en retour : les attentes sont nombreuses et pour partie, contradictoires. Dans les livres VI et VII, il montre pourquoi il faut attendre d’un homme qui a contemplé l’idée du Bien et compris à quel point la réalité ne lui est pas conforme, qu’il accepte de se consacrer à redresser les faits, au risque de ne jamais être compris. Cet homme exceptionnel, il s’agit non seulement de savoir l’identifier, mais aussi, de l’entretenir dans ces bonnes dispositions, de l’éduquer, voire de le préparer au sacrifice qui l’attend, qu’il lui faudra comprendre et accepter. Ces qualités se retrouveront alors en lui comme dans le reste de la cité, qu’elles organiseront comme elles organisent son âme.

C
Quelles sont les chaînes qui entravent les prisonniers de la caverne ?

La caverne est une allégorie au sens où chacun des éléments symboliques qui y figurent est susceptible de se voir attribuer une interprétation. Socrate donne lui-même la clé de cette représentation imaginaire au début du livre VII : les prisonniers de la caverne ne constituent pas une situation extraordinaire, mais notre condition quotidienne en tant qu’humains.

Ainsi, l’emprisonnement est-il posé d’emblée comme non seulement problématique, mais aussi comme constitutif de notre humanité même. Pour Platon, le corps est le premier obstacle à surmonter par l’âme soucieuse de vérité et de sagesse : asservi aux données des sens, il nous attache au domaine du sensible et constitue un piège pour l’âme tournée vers les vérités intelligibles ; s’élever vers le savoir véritable consiste alors à s’arracher au corps. En particulier, il s’agit d’échapper à la tyrannie des passions qui nous agitent et qui contribuent à installer en nous l’habitude (ou pire : le goût) du désordre et de la démesure – combat à conduire sans cesse en nous, car jamais définitivement gagné. Plus généralement, ces chaînes désignent tout ce qui nous entretient dans l’illusion de posséder un savoir alors que nous sommes en fait dans l’ignorance la plus complète : manipulations en tous genres, conformisme intellectuel, lâchetés et renoncements auxquels nous nous laissons aller nous-mêmes. Ces chaînes sont aussi variées que nos opinions peuvent l’être.

D
Quelle interprétation donner à la remontée vers la sortie de la caverne ?

Symboliquement, briser ses chaînes marque pour le prisonnier une rupture intellectuelle. Tandis qu’il se tenait dans une posture figée, pieds et tête entravés, prisonnier d’habitudes intellectuelles ou bien d’erreurs, il accède à une forme de mobilité intellectuelle inconnue auparavant et se met à questionner ce qu’il prenait pour des certitudes acquises. Le regard se tourne vers de nouveaux objets, mais aussi, plus fondamentalement encore, il pose sur eux un regard nouveau. Il ne s’agit pas tant de découvrir de nouveaux objets que d’accéder à une attitude intellectuelle nouvelle qui modifie radicalement notre rapport au monde. Au commencement de toute connaissance véritable se trouve un changement de paradigme (modèle explicatif du monde).

Ce changement se manifeste tout au long de la remontée vers la sortie de la caverne. Chaque étape constitue un nouveau seuil atteint par l’esprit dans son travail d’abstraction progressive des données sensibles, marqué par la nature nouvelle des objets rencontrés ainsi que les compétences que l’esprit se devra de posséder afin d’en avoir la maîtrise.

Ainsi le soleil, hors de la caverne, incarne-t-il l’Idée de Bien, principe unique — au sens temporel et rationnel — à partir duquel s’organise la totalité du réel précédemment expérimenté par les sens, mais auquel nous n’accèdons qu’au terme d’un long et lent travail d’ascèse. L’homme passe successivement des objets matériels — les ombres de la caverne — à des objets plus abstraits même si encore représentés physiquement — les reflets dans l’eau — , avant de pouvoir prendre son élan vers les plus hautes abstractions — le soleil.

Si le principe du Bien constitue la cause ultime de toute chose — telle réalité n’a de sens que parce qu’elle est orientée vers la réalisation de tel bien particulier —, la totalité du monde sensible n’est alors qu’une conséquence (plus ou moins reculée) de cette Idée. Connaître la vérité, c’est être capable de restituer par le discours ce que l’intelligence a pu saisir en contemplant ce principe abstrait.

E
Pourquoi la vue du soleil provoque-t-elle une telle souffrance ?

Sortir de la caverne suppose un renversement complet de perspective et donc, au sens de l’étymologie, une véritable conversion du prisonnier. Compte tenu de la situation initiale, il s’agit donc de faire face à une série de renoncements : sortir de sa zone de confort, se priver de la consolation procurée par l’illusion individuelle ou collective, accepter l'incompréhension ou le mépris de ses contemporains. La conversion ne peut donc être que douloureuse.

À un autre niveau, cette souffrance témoigne aussi d’une discontinuité dans les moyens que l’esprit se doit de mettre en œuvre afin de progresser. Si la remontée hors de la caverne est, en elle-même, l’effet du travail de la raison et notamment d’un dialogue rationnel avec soi-même et avec les autres, le moment même de la compréhension n’est plus discursif mais bien plutôt contemplatif.

Comme le souligne l’étymologie grecque du mot idée (eidein, voir), l’objet saisi est d’une nature abstraite qui suppose une relation théorique, non discursive, au réel (theorein, contempler).

F
Comment convaincre le prisonnier de retourner dans la caverne ?

Alors que saisir ce qu’est le Bien en soi coûtera tellement d’efforts à celui qui est sort de la caverne, il faut faire en sorte que sa connaissance, seule susceptible de satisfaire un philosophe amoureux de la vérité, ne le détourne pas de l’action politique, où il sait devoir affronter d’innombrables réticences et difficultés chez ses semblables, voire une hostilité fatale.

Il s’agit donc d’entretenir chez lui non seulement le goût du vrai, mais celui de l’intérêt général. Afin de faciliter cette disposition, dès l’enfance, il est nécessaire de lui apprendre à ne pas penser en termes de propriété personnelle — par exemple en le libérant de l’idée même de parents, chacun des enfants étant enlevé très tôt à ses parents biologiques et éduqué par des institutions soucieuses du seul bien public.

G
Peut-on espérer qu’un homme réussisse une telle sortie ?

La fin du livre VII conclut sur les espoirs de Platon, visiblement soucieux de ne pas en rester à une description idéale, mais finalement irréalisable. Comme les autres sagesses de l’antiquité, l’objectif du philosophe est de proposer un chemin praticable, dont la vocation, par l’effet d’exercices répétés instituant habitudes et attitudes nouvelles, est de pouvoir induire de bonnes pratiques et finalement, permettre une vie heureuse.

Au moment de passer au livre suivant, Platon s’interroge une dernière fois sur ce qui est susceptible d’assurer la réalisation de son projet. La solution apparaît alors clairement : faire du roi un philosophe, mais surtout, faire du philosophe un roi. Sachant ce qu’est le Bien et ayant appris à se gouverner lui-même, le philosophe ne pas développe d’autres désirs que celui de connaître la vérité.

Le sens de la mesure et des proportions justes se retrouve autant dans les décisions qu’il prendra pour lui-même que dans celles qu’il prendra pour les autres. Le gouvernement des philosophes témoignera de l’équilibre, au sein de l’État, entre les appétits, l’énergie et la raison.

Le naturel philosophique se renforcera en gouvernant, puisque la pratique philosophique suppose un naturel adéquat à l’exercice du pouvoir, mais contribue également à le constituer et le développer en retour.

Conclusion

Malgré le soin pris par Platon lorsqu’il expose les étapes et enjeux de cette sortie de la caverne, une question fondamentale demeure : qui est cet homme qui délivrera les prisonniers de la caverne ? Une première hypothèse n’apporte qu’une réponse partielle : cet homme capable de libérer les autres hommes, c’est le philosophe. Car l’apprentissage des objets réels, des véritables connaissances à constituer, des seules vraies questions à se poser quant à ces objets, sont les enjeux de toute philosophie, notamment de l’ironie socratique (eironein signifiant en grec questionner).

Mais si la philosophie désigne un type de savoir que tout esprit est voué à atteindre un jour, celui qui sort de la caverne désigne en réalité chacun de nous une fois devenu philosophe : non pas tels que nous sommes spontanément nés, dans un corps, au milieu de réalités sensibles qui sollicitent et orientent une première fois nos capacités en fonction des objets — sensibles — qui lui sont présentés, mais tels que nous sommes tous susceptibles de pouvoir devenir dès que nous aurons entamé ce travail sur nous-mêmes.

Il n’est alors pas étonnant que la question de cet homme providentiel reste ouverte. Il appartient à chacun de lui donner un visage : le sien. Pas celui que nous héritons des autres ou que nous offrons aux autres, mais celui que nous possédons vraiment une fois libérés du monde, des autres, et de soi-même.

Tel est le sens de l’invitation faite par Socrate : « connais-toi toi-même », puisque la première connaissance n’est en réalité que la révélation d’une première ignorance sur soi-même.

Importance de cette œuvre

La République constitue probablement l’un des livres les plus connus de Platon et le livre VII, l’un des passages les plus célèbres de l’histoire de la philosophie. Nous y trouvons rassemblés, et exposés systématiquement, les principes fondamentaux de sa doctrine de la connaissance (théorie des Idées et méthode dialectique) ainsi que leurs enjeux politiques (idéal de justice et éducation nécessaire à l’institution d’un régime politique durablement juste). Par ses contenus et par sa forme, ce dialogue est une œuvre de maturité, témoignant d’une pensée soucieuse de produire non seulement un système, mais un ensemble de savoirs opérants, en prise avec le monde réel.

Si les Idées sont effectivement installées hors de la caverne, dans un ciel semblant inaccessible à une âme toujours incarnée et lestée d’un corps, Platon prend également soin de penser les conditions réelles de leur mise en œuvre dans le réel sensible.

Tel est le sens de l’éducation des futurs dirigeants : choisis pour leur capacité à s’abstraire du quotidien, mais aussi, à revenir auprès des leurs après avoir découvert la vérité, ils ont vocation à être des passeurs ; hommes de l’entre-deux, tout à la fois capable de contempler l’Idée du Bien et de trouver les moyens d’en décliner la forme sous l’espèce de lois justes et pour le bien de la cité.
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